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Le 1er cosmonaute, Youri A. Gagarine, est né le 9 mars 1934 à Gjatsk (Terre), proche du village de Klouchino où il passe une enfance heureuse jusqu’à ce que la seconde guerre mondiale éclate, accompagnée de son fardeau de malheurs. A la mi-octobre 1941 et six semaines après son entrée en classe primaire, Youri regarde, les yeux écarquillés par la peur, l’invasion des troupes nazies. Effrayé, il assiste à l’incendie de son école et à l’occupation de la maison de ses parents. Toute la famille se réfugie alors dans l'abri de jardin creusé dans une bosse de terre. Avec colère et tristesse, Youri voit partir son frère Valentin et sa sœur Zoïa amenés de force vers un camp de travailleurs en Pologne. Mais ils peuvent s’échapper : le premier rejoint le front de bataille et la seconde intègre le service santé de l'armée.
undefined Après la fuite de son père qui rallie la résistance, Youri se retrouve avec sa mère et son petit frère Boris qui manque de mourir parce qu'un jour, les deux frères sont surpris en train de remplir de sable les batteries des voitures. Furieux, un Allemand attrape Boris et le suspend à une branche avec son écharpe. Affolé, Youri court chercher sa mère qui pousse des cris en le voyant s’étrangler. Elle bouscule l'Allemand qui s'apprête à prendre son fusil lorsqu'arrive un officier qui l'en empêche. Boris est enfin détaché et réanimé. 
Pendant un an et demi, Youri aide sa mère dans les travaux des champs et il continue à commettre des actes de sabotage. Chaque fois qu’un convoi ennemi s’approche du village, il se dépêche avec ses camarades de placer des clous et des tessons de bouteille au tournant des routes pour crever les pneus des véhicules et, le soir, il bouche avec des pommes de terre ou des chiffons le tuyau d’échappement des camions arrêtés pour la nuit.

En mars 1943, Klouchino est enfin libéré. Youri retrouve sa maison et il reprend l’école si longtemps interrompue. En mai 1945, il déménage à Gjatsk où son père vient de s’installer comme menuisier, charpentier et maçon pour la reconstruction de la ville. Bon élève, Youri marque sa préférence pour les mathématiques et la physique mais, en 1949, il décide de plus continuer l’enseignement secondaire alors qu’il a 15 ans. Sachant que ses parents ne pourront pas l’aider financièrement à poursuivre des études supérieures, il veut être admis dans un centre d’apprentissage pour apprendre la profession de tourneur ou d’ajusteur, commencer à gagner sa vie, travailler ensuite dans une usine tout en étudiant le soir pour entrer plus tard dans une école d’ingénieurs.

undefined Lorsqu’il arrive à Moscou où vit son oncle, Youri constate avec regret qu’il lui manque une année scolaire pour accéder à l'établissement professionnel qui a déjà terminé les inscriptions. On lui conseille alors de commencer son apprentissage en septembre 1949 au centre de Lioubertsy pour préparer un autre métier, celui de fondeur qui consiste à mouler des pièces avec du métal fondu, à l’aide d’une machine-outil. Finalement, ce travail lui plaît et il est heureux d’adresser à ses parents une partie de son "salaire". Il s’inscrit aussi à des cours du soir et il emprunte des ouvrages techniques qu’il consulte dans sa chambre avant de s’endormir.

En juin 1951, Youri Gagarine reçoit la qualification de fondeur-mouleur de 5° catégorie, ce qui lui permet d’entrer au collège industriel de perfectionnement de Saratov. Durant sa troisième et dernière année de formation, il effectue des stages pratiques dans des usines à Moscou et à Leningrad. Il profite de son séjour dans ces grandes villes pour se rendre dans les musées et les théâtres.

C’est à Saratov que Gagarine commence à prendre conscience de son attrait pour l’Espace. La physique a toujours été sa matière préférée. Après avoir réussi son exposé sur les travaux du savant russe Lebedev concernant la pression de la lumière, il se rappelle avoir entendu son professeur de Gjatsk lui parler de Tsiolkovski, le père fondateur de l’astronautique moderne. Il décide donc d’aborder le sujet : Tsiolkovski et sa théorie des fusées et des voyages interplanétaires. Pour le traiter, il se plonge dans la lecture de ses ouvrages (Exploration des espaces cosmiques par des engins à réaction et Trains de fusées cosmiques). Emu par ces écrits, il conclut son rapport par la phrase prophétique du génial théoricien : L’homme ne restera pas éternellement sur Terre. Dans sa course vers la lumière et vers l’Espace, il franchira timidement l’atmosphère, puis il fera la conquête de tout l’Espace circumsolaire.

undefined Gagarine remarque aussi que ses pensées s’envolent chaque fois qu’il voit ou entend un avion et les battements de son cœur s’accélèrent quand il croise un aviateur dans la rue. Il se souvient aussi de sa rencontre émouvante avec un pilote soviétique dont l'appareil endommagé s'était posé près de son village pendant la guerre. En octobre 1954, il se décide à prendre des leçons à l’école aérotechnique de l’aéroclub de Saratov, le soir, après le collège. Cependant, il trouve que cet enseignement s’éternise. Il faut écouter les instructeurs, étudier des manuels et résoudre des problèmes. Il lui tarde de voler.

Une fois cette formation théorique terminée, Gagarine doit apprendre à sauter en parachute avant de piloter un avion. Le jour venu, il sort de la carlingue d’un PO-2, avance ses deux pieds sur l’aile, mais il hésite à se jeter dans le vide. Son moniteur lui crie : « Pas d’histoires Youri ! Vas-y ! Les filles te regardent en bas ! » Il s’élance et il tire sur l’anneau du parachute. Inquiet qu’il ne s’ouvre pas aussi rapidement qu’il le voudrait, sa main cherche alors à déclencher le parachute de secours quand, soudain, une brusque secousse lui signale le déploiement du parachute principal qui le dépose sur la terre ferme peu après.

Puis Youri Gagarine prend place à bord de l’avion-école, un Yak-18, avec lequel son instructeur exécute des voltiges pour vérifier la résistance de son élève qui prend soin de serrer les dents et de fermer les yeux. Ensuite, Youri va décoller, voler et atterrir aux commandes de cet appareil, toujours accompagné d’un moniteur chargé de constater les fautes de pilotage qui deviennent de moins en moins nombreuses. A la fin du stage, son instructeur le félicite pour son habileté à réaliser des atterrissages doux. Enfin, il effectue son premier vol en solitaire et il découvre un bonheur indéfinissable. Ce plaisir, il n’est pas certain de le retrouver quotidiennement s’il travaille dans une usine ou dans un bureau d'études. 
En juin 1955, Gagarine reçoit à la fois son brevet de pilote et son diplôme de technicien fondeur avec mention excellent. Les professeurs sont satisfaits de sa monographie remplie de chiffres et de dessins techniques dans laquelle il décrit une fonderie destinée à produire un grand nombre de pièces, les procédés de fabrication et les méthodes d’enseignement aux élèves des écoles professionnelles.
undefined Gagarine n’hésite pas longtemps entre partir pour Tomsk comme fondeur ou rejoindre l’Armée de l’Air comme élève officier. Il souhaite devenir aviateur militaire pour piloter des avions de chasse supersoniques. Il est encouragé par son moniteur de l’aéroclub affilié à l’Armée qui se charge des formalités pour son admission à l’école d’aviation de la ville de Tchkalov, renommée Orenbourg. Il commence son entraînement sur un Mig qu’il pilote seul à partir du mois de mars 1957, mais la vie de caserne devient de plus en plus contraignante pour lui. Il éprouve un besoin d'indépendance qu’il ne trouve que trop rarement dans les airs. Un moment, il envisage de quitter l’uniforme pour revêtir la salopette de fondeur.

Le 4 octobre 1957, le moral de Youri Gagarine est au plus haut lorsqu’il entend à la radio que Spoutnik 1 tourne autour de la Terre et il ne peut s’empêcher de manifester son émotion en dessinant le premier satellite sur un cahier de cours. Un mois après, il obtient son diplôme en aéronautique et on lui propose de rester à Orenbourg comme instructeur. Il préfère demander une autre base comme l’autorise son très bon classement et il choisit Zapolyarny proche de la frontière norvégienne. Pour rompre la monotonie qu’il vient de connaître, il veut affronter les difficultés climatiques de la région Arctique aux commandes de son Mig dans une unité de la Flotte du Nord.

Une fois sur place, Gagarine est désolé d’apprendre qu’il doit patienter plusieurs mois avant de voler. L’ennui s’installe à cause de ce long hiver polaire qui appartient à l’obscurité, car les jours et les nuits se succèdent sans que le soleil se montre. Heureusement, la conquête spatiale est là pour briser l'attente et exciter sa curiosité. Le 3 novembre 1957, il est troublé en lisant les journaux relatant la présence de la chienne Laïka à bord de Spoutnik 2. Des interrogations et des réponses se bousculent dans sa tête : A quand un homme dans l’Espace ? Et si c’était moi ? Mais il y a des personnes beaucoup plus capables pour accomplir ce voyage ! Et puis, ce n’est pas pour tout de suite !

undefined A partir du printemps 1958, Gagarine est heureux. Il pilote enfin la nuit lorsque la météo est clémente et le jour par tous les temps. Lorsqu’il est mauvais, son appareil s’expose à un épais brouillard et à un vent très fort. Au cours d’une des ses missions, son avion est pris dans une très violente tempête de neige. Au lieu de s’éjecter, il réussit à revenir se poser à la base au prix d’une audace peu commune. Mais il arrive que le temps soit dégagé. Youri s’émerveille alors de voir « les collines couvertes d’une neige aux reflets rosés filant au-dessous de l’avion, la terre éclaboussée des taches bleues des lacs et la mer de Barents qui bat les rochers de granit ».
En réponse à la création en décembre 1957 du programme américain Mercury, le gouvernement soviétique décide en janvier 1959 d'envoyer aussi des hommes dans l'Espace dans un vaisseau baptisé Vostok.
Après l’impact de Luna 2 sur la Lune le 14 septembre 1959, Gagarine hésite encore pour poser sa candidature comme cosmonaute. Le 7 octobre suivant, Luna 3 survole la face cachée de la Lune. Il pense maintenant qu’un vol spatial habité va être possible ("Je compris que je ne devais plus attendre"). Il formule par écrit son admission dans le groupe de cosmonautes « si un tel groupe existe » (aux Etats-Unis, la première équipe d'astronautes a été constituée en avril 1959). Gagarine va apprendre que des recruteurs ont commencé, dès le mois d'août 1959, à visiter les bases aériennes et aéronavales pour trouver des volontaires et qu'ils s'apprêtent à venir l'interroger. Dans la très sévère sélection nationale, il est retenu parmi les 20 hommes sur un total de 3 000 prétendants.

En mars 1960, les Soviétiques constituent leur 1er Corps de cosmonautes, onze mois après les Américains. Youri Gagarine entre dans cette équipe à l’âge de 26 ans. C’est une personnalité attachante qui rayonne grâce à son sourire charmeur, reflet de sa bienveillance envers les autres. Il est chaleureux et travailleur. Toujours de bonne humeur, il a le sens de l'humour et il adore faire des farces (il déplace les voitures de ses collègues, il leur donne des cigarettes pétards...). Il sait également apaiser les inquiétudes d’autrui. Doué d’un savoir-vivre naturel et de beaucoup de tact, il s’exprime et se comporte avec aisance où qu’il soit. Il pratique l’athlétisme et le basket, le ski et le patinage. Il aime le théâtre et la lecture. Ses écrivains français préférés sont Victor Hugo, Jules Verne et Antoine de Saint-Exupéry. Dans la catégorie science-fiction ,"La nébuleuse d'Andromède" d'Ivan Efrémov est son roman favori.

Au cours de la visite du bâtiment d'assemblage des vaisseaux spatiaux, il impressionne tout le monde lorsqu'il se déchausse pour pénétrer à l'intérieur d'un Vostok. Pendant son entraînement, Gagarine n’est premier dans aucune des matières étudiées, mais il est le seul à décrocher la place d’excellent second dans chacune d’elles. Ses camarades avouent qu’il est le meilleur d’entre eux. Lors d’un vote secret destiné à connaître celui qui mérite de partir le premier, le plus grand nombre de voix se porte sur son nom. La Commission d’Etat le choisit également pour ouvrir les portes du Cosmos. La veille de son départ, il dit à sa femme Valia qui ignore tout : "Je m'absente pour un moment". Elle lui demande : "Tu t'en vas loin ?" Il répond : "Oui, très loin". 

undefined Le 12 avril 1961, à bord de Vostok 1 (4,72 tonnes/4,40 mètres), Youri Gagarine effectue le 1er vol autour de la Terre en 1 h 48 mn, son unique mission. Avant d’embarquer, il lance : "Tous pour un, un pour tous !", un clin d’œil aux « Trois Mousquetaires », un roman d’Alexandre Dumas.

Au moment du lancement, Gagarine entend un sifflement, puis un grondement qui grossit rapidement. Il sent la fusée frissonner de tout son corps. Le vaisseau vibre violemment. L’accélération augmente sans cesse, mais son organisme s’y habitue peu à peu. Youri finit même par se dire qu’il en a enduré davantage undefined en centrifugeuse. Il ressent une force irrésistible le plaquer contre le siège et il a du mal à bouger un bras ou une jambe. Il sait que cet état ne doit pas durer longtemps et qu’il va cesser dès que le Vostok atteindra son orbite huit minutes après le lancement.

Gagarine découvre alors l’apesanteur, un phénomène étrange qui lui donne une sensation agréable de légèreté. Il a l'impression de rêver en voyant les petits objets planer dans la cabine et les gouttes de boisson se coller aux parois. Il s’émerveille aussi d'apercevoir l’horizon avec la courbure de la Terre couronnée d’une nuance graduelle de bleus : clair, turquoise, pétrole et marine en contact avec le noir d’encre du Cosmos. En survolant le continent africain, il se rappelle de la lecture du roman « Les neiges du Kilimandjaro » d’Ernest Hemingway.

undefined L’orbite visée doit permettre à Gagarine de revenir automatiquement après 10 jours dans l’Espace si la rétrofusée ne fonctionne pas. Mais l’orbite est plus haute que prévu et le retour ne peut se faire qu’au terme de 50 jours en orbite, soit quarante jours après l’épuisement des ressources en air, en nourriture et en électricité. Heureusement, la mise à feu intervient. Après son arrêt, Gagarine s’étonne que le Vostok soit soumis pendant plusieurs minutes à une vitesse de rotation importante. Ensuite, il est surpris que le module cylindrique se détache avec dix minutes de retard et que la cabine sphérique continue à tourner. Elle finit par se stabiliser avant de pénétrer dans l’atmosphère. Pendant la rentrée, Youri subit une décélération avec des contraintes physiques plus fortes que celles du lancement.

undefined A 7 000 mètres d’altitude, Youri Gagarine s’éjecte en parachute de la cabine munie d’un équipement semblable. Il doit se débattre avec la soupape de son scaphandre coincée dans la fermeture éclair, un problème très sérieux qui l’empêche de respirer normalement pendant six minutes. Puis, il s’inquiète de la chute de la trousse de survie contenant un émetteur radio et un canot autogonflant replié, car il se dirige vers le fleuve Volga. Il est soulagé lorsqu’il constate que le vent le pousse au-delà et il se pose dans un champ labouré près du village de Smelovka dans la région de Saratov où il a appris à voler.

Les premiers humains que Gagarine aperçoit sont une grand-mère et sa petite-fille qui regardent avec curiosité cet extraterrestre dans sa combinaison orange vif qui marche à leur rencontre d’un pas décidé. Elles avancent aussi vers lui, mais de plus en plus lentement. Il comprend leur peur, enlève son casque et leur crie : « Je suis des vôtres camarades, amies !" Les Terriens vont s'habituer à ces arrivées célestes, car des centaines d'hommes et de femmes vont suivre les traces de Gagarine comme le 1er Français Jean-Loup Chrétien.

Après son retour sur Terre, Gagarine est nommé Commandant du groupe des cosmonautes en mai 1961 et il commence une visite triomphale à travers l'Union Soviétique et dans les pays étrangers. En septembre, il débute ses cours en aéronautique à l’Académie Joukovski de l’Armée de l’Air, un établissement supérieur de formation d’ingénieurs. Compte tenu de ses autres activités, il suit un programme adapté qui va s’étaler sur six ans.

undefined En 1962, Gagarine est élu Député et, grâce à sa popularité et à son pouvoir de convaincre, sa circonscription électorale se voit attribuer d’importants crédits pour la réhabilitation des écoles et des hôpitaux, l’aménagement des routes et la construction d’usines. Dans sa permanence d’élu, il reçoit ses concitoyens pour faire avancer leurs dossiers. Il les aident aussi dans leurs travaux, par exemple ramasser du foin ou refaire une toiture de maison.

Gagarine est également collaborateur des maisons d’éditions lorsqu’il rédige, avec talent, la préface d’ouvrages pour enfants qui lui adressent des lettres auxquelles il répond toujours avec tendresse. Il leur dit de grandir pour qu'ils aillent avec lui sur Mars ou de lui écrire s'ils ont à nouveau de la peine, car il est là pour les aider. 
Youri Gagarine ne veut pas se contenter de ses nouvelles occupations terrestres. Il veut retourner dans l'Espace, mais dès le mois de mars 1963 les autorités politiques commencent à manifester leur opposition à un autre vol. Elles ne veulent plus qu’il risque sa vie. Au mois de juillet, on propose à Gagarine le poste de Directeur de la Cité des étoiles, le centre d'entraînement des cosmonautes. Il le refuse, car il devine une manœuvre visant à l'éloigner des équipes qui se préparent aux vols spatiaux. Heureusement, les séjours à l’extérieur le consolent de ses tracas personnels. C’est ainsi qu’il se rend en France le 27 septembre 1963. Il atterrit au Bourget avant de se rendre dans plusieurs villes dont Paris où il assiste au 14° Congrès d’Astronautique au siège de l’Unesco, puis à une réception au Sénat. A son retour, on lui offre la place d’Adjoint de Kouznetsov, le nouveau Directeur de la Cité des étoiles nommé en novembre 1963. Dans un premier temps, il n’accepte pas, puis il donne son accord le mois suivant après avoir obtenu l’assurance de continuer à s’entraîner.

undefined En mars 1964 et pour dissiper ses doutes quant à sa sélection sur une prochaine mission, Gagarine manifeste un vif intérêt pour commander l’équipage du nouveau vaisseau Voskhod 1. Kamanine, le Directeur des équipages, lui répond qu’aucun des cosmonautes qui ont déjà volé n’est assez préparé pour piloter cet engin, parce qu'ils passent beaucoup de temps dans les relations publiques. Gagarine n’est pas dupe. Il pressent sa mise à l’écart et, en juin 1964, il apprend la terrible nouvelle : il n’est plus autorisé à repartir dans l’Espace. Personne ne veut perdre le premier cosmonaute de l’Humanité. Il faut en prendre soin comme s'il était une pièce de musée inestimable. On lui demande d'interrompre son entraînement pour se consacrer uniquement à la préparation et au suivi des missions effectuées par ses camarades.

Youri Gagarine commence alors à protester vigoureusement, car il veut revoler à tout prix. Il n’arrête pas de manifester son désir « d’aller sur la Lune et sur Mars » lorsqu’il va à l’étranger, lorsqu’il donne des conférences, lorsqu’il croise des ministres, lorsqu’il accorde des interviews. Ce souhait sans cesse répété et qui dérange les instances politiques, Gagarine l’exprime aussi en France où il se rend pour la deuxième fois en juin 1965, à l’occasion du Salon aéronautique et spatial du Bourget. Il y rencontre les astronautes américains McDivitt et White à qui il donne une poignée de main chaleureuse sous le regard paternel du Premier ministre Georges Pompidou. Dans la soute de l’avion qui le ramène vers son pays, se trouve un superbe cadeau qui le réconforte de ses ennuis. C’est une voiture de sport, une Matra Jet5 qui lui redonne le sourire lorsqu’il la conduit dans les rues de Moscou.

En novembre 1965, Korolev, le Constructeur en Chef des fusées et le dirigeant du programme spatial qui a toujours eu beaucoup d’affectation pour Gagarine, fait part de son inquiétude sur les changements intervenus dans la personnalité du premier cosmonaute. Après avoir obtenu l'aval des autorités politiques, il demande à Kamanine sa réintégration dans les équipes de vol. Deux mois plus tard, Korolev meurt des suites d’une opération. Gagarine accueille avec énormément de tristesse la disparition de celui qu’il considérait comme son second père. En avril 1966 et après une attente de 22 mois, il lui doit, en grande partie, son retour parmi ses camarades qui se préparent aux missions Soyouz.

undefined Mais en août 1966, Gagarine est très déçu de ne figurer ni dans l’équipage de Soyouz 1, ni dans celui de Soyouz 2 qui doivent s’amarrer en orbite terrestre pour simuler l’accostage du vaisseau orbital lunaire avec le module de retour de la Lune. Il souhaitait prendre le commandement de Soyouz 1, mais il obtient seulement le poste de doublure de Komarov, le seul occupant de la cabine. Kamanine lui fait remarquer que ses heures d’entraînement sont encore insuffisantes, tout en pensant qu’il ne veut pas risquer la vie de Gagarine sur le premier vol d’un vaisseau dans sa version habitée. Cependant, il est prévu qu’il effectue sur Soyouz 3 une mission solitaire d’une semaine. Il va participer aussi à la préparation du programme L1 de survol de la Lune et du programme L3 d’atterrissage sur la Lune. Il caresse ainsi l’espoir d’être le premier homme sur la Lune.

Le rêve de Youri Gagarine s’écroule le 24 avril 1967, le jour fatal où son grand ami Komarov revient précipitamment du Cosmos pour s’écraser sur Terre à bord de Soyouz 1. Quatre mois après ce drame, Kamanine reçoit l’ordre d'interdire à Gagarine de s’entraîner au vol spatial. De plus, il ne peut piloter un avion qu'en présence d'un moniteur. Déjà très peiné par la disparition tragique de Komarov, il est accablé par cette double sentence. Il recommence alors à se battre pour réintégrer les équipes de vol.

Dans cette lutte pénible et incessante qui affecte, à nouveau, sa personnalité, Gagarine continue d’apprécier au plus haut point ses séjours à l’étranger où il est toujours accueilli avec les honneurs. Il est content de retourner en France pour la troisième fois, notamment à Marseille où il arrive le 25 septembre 1967 pour visiter ensuite la Côte d’Azur et pratiquer du ski nautique. Revenu en Union Soviétique, son objectif immédiat est d'obtenir son diplôme d’ingénieur. Il termine la rédaction de son avant-projet de vaisseau spatial réutilisable de type navette qu'un de ses professeurs à l’Académie Joukovski trouve incomplet. Afin de se consacrer exclusivement à la préparation de son mémoire, il interrompt ses vols en avion biplace, ses activités de Directeur-Adjoint de la Cité des étoiles et ses occupations d’élu au Conseil des nationalités du Parlement.

undefined En février 1968, c’est le succès pour Gagarine qui soutient très brillamment sa thèse. Le nouvel ingénieur en aéronautique est si heureux qu’il serre très fort dans ses bras les membres du jury peu habitués à cette démonstration de joie. Ce titre, il l’espérait depuis l’âge de 15 ans, alors qu’il était apprenti fondeur. Cette réussite débloque la situation de Gagarine dont le sourire éclaire à nouveau son visage. On lui propose pour bientôt le poste de Directeur de la Cité des étoiles qu’il accepte. On l’autorise à participer aux vols paraboliques simulant brièvement l’apesanteur dans un avion Tu-104 en compagnie de ses camarades cosmonautes. On lui permet surtout de redevenir rapidement un pilote autonome. 
Gagarine reprend, avec impatiente et bonheur, ses séances le 13 mars 1968. Sur une durée de onze jours, il effectue dix-huit vols sur l’avion-école Mig 15 avec le très expérimenté moniteur Seryoguine, un vétéran de l’aviation de guerre et un pilote d’essai chevronné. Il admire Youri, car il constate qu’un arrêt de plusieurs mois n’a pas diminué ses capacités de pilotage.

Ce triste 27 mars 1968, c’est le dernier jour où Youri Gagarine doit voler accompagné de Seryoguine avant sa requalification comme pilote et la reprise espérée de son entraînement pour une mission spatiale. Toujours en train de plaisanter, il se préoccupe de la santé du docteur qui l'examine, puis leur avion décolle. Ils ignorent qu’ils ont des informations météo insuffisantes, que l’altimètre est défaillant et que l’organisation du trafic aérien est mauvaise. Gagarine réalise ses exercices en abrégeant de seize minutes leur durée parce que les conditions météo se dégradent, alors que deux Mig 21, un autre Mig 15 et un SU-11 évoluent anormalement dans leur zone réservée. undefined Gagarine annonce calmement : " Ici 625…Mission accomplie…Demande permission de revenir ". Soudain leur Mig tombe en vrille dans la nappe nuageuse, déséquilibré par le sillage tourbillonnaire d'un de ces quatre appareils qui vient de le dépasser. Aux commandes, Seryoguine est sur le point de redresser complètement l’appareil, lorsqu’à la sortie des nuages, les deux hommes découvrent qu’ils sont trop près du sol, trompés par le mauvais fonctionnement de l’altimètre qui indique l’altitude. Gagarine et Seryoguine n’ont, hélas, pas le temps de s’éjecter et leur Mig s’écrase dans une forêt près du village de Novosselovo. Notre Cher Youri Gagarine vient de nous abandonner sur Terre.


Le 1er astronaute, Alan (Al) B. Shepard,
est né le 18 novembre 1923 à East Derry (Terre). Enfant, il dévore des livres sur l’aviation et il fréquente régulièrement les aérodromes où il rend des services : il balaie les hangars, lave les avions, tient la pompe à carburant, avec comme récompense un petit tour dans les airs. Après ses études, il s’engage dans la Marine et rentre à l’Académie Navale d’Annapolis d’où il sort en 1944, licencié en sciences. Il commence sa carrière à la fin de la 2° guerre mondiale sur le destroyer Cogswell stationné dans le Pacifique. De retour aux Etats-Unis, Shepard débute son entraînement de pilote à Corpus Christi et le continue à Pensacola. Il est si impatient de voler qu’il obtient son brevet civil avant celui de la Navy, en 1947. Il devient pilote de chasse dans des escadrilles basées en Virginie, en Floride, puis sur des porte-avions en Méditerranée.

En 1950, il suit une formation de pilote d’essai à l’école de Patuxent River, ce qui va lui permettre jusqu’en 1953, puis de 1956 à 1958, d'éprouver de nouveaux avions comme le F3H Demon, le F8U Crusader, le F4D Skyray, le F2H-3 Banshee et le F11 Tigercat. Shepard acquiert une réputation hors pair et il est nommé pilote d’essai-en-chef du F5D Skylancer. Il est un des premiers pilotes de la Navy à faire un appontage sur une piste oblique d’un porte-avions. Il participe aussi à des essais en haute altitude pour obtenir des informations sur la lumière et les masses d’air. Il est également chargé de mettre au point un nouveau système de ravitaillement en vol des avions. Shepard quitte Patuxent River après avoir été instructeur pendant cinq mois. Entre 1953 et 1956, il est officier d’opérations dans une escadrille de nuit en Californie et sur le porte-avions Oriskany, dans le Pacifique. En 1957, il obtient son diplôme du Naval War College de Newport puis il est affecté dans l’équipe du commandant-en-chef de la Flotte américaine en Atlantique, au quartier général de Norfolk.
En réponse au lancement le 4 octobre 1957 du 1er satellite soviétique Spoutnik, le gouvernement américain décide en décembre 1957 d'envoyer des hommes dans l'Espace dans un vaisseau Mercury. Les Soviétiques vont réagir treize mois plus tard en créant leur programme de vols habités Vostok.

En avril 1959, les Etats-Unis constituent leur 1ère équipe de 7 astronautes, onze mois avant l'Union Soviétique. Shepard en fait partie et il est âgé de 36 ans. Il aime le golf, le ski nautique, le patinage ainsi que la lecture de manuels techniques et de revues politiques. Dans le milieu professionnel, il est connu pour sa froideur et sa distance, son sens de l’écoute et son don pour tempérer les divergences d’opinion. Dans la vie privée, il est réputé pour son espièglerie.

La nomination de Shepard pour qu’il ouvre la voie de l’Espace aux Américains, provoque une surprise parmi les astronautes. Ils pensaient que ce serait Glenn, lequel va demander, avant l’annonce officielle, le réexamen de ce choix arrêté par Girulth, le Directeur du programme Mercury. Mais, pour lui, le meilleur a été sélectionné.

Le 5 mai 1961, Shepard effectue à bord de Mercury 3 (Freedom 7 : 1,28 tonne/3,34 mètres), un 1er vol suborbital de 15 mn pour atteindre une altitude de 186 km, devenant le 1° Américain dans l’Espace. Son vaisseau n'est pas prévu pour être mis en orbite comme celui du Soviétique Gagarine, le premier homme dans l'Espace, lancé trois semaines auparavant.

Au cours du lancement et pendant trente secondes, la fusée Redstone est soumise à de fortes vibrations qui empêchent Shepard de lire le tableau de bord. Les cinq minutes d’apesanteur sont suffisantes pour qu’il soit le premier à manœuvrer un vaisseau dans les trois axes : tangage, lacet et roulis.

Il est aussi le premier à revenir à bord de sa cabine, à l’inverse de Gagarine qui s’est éjecté du Vostok, en parachute.

Nommé ensuite comme doublure de Cooper pour le vol de Mercury 9 de mai 1963, Shepard espère voler trois jours à bord de Mercury 10, mais le vol n’est pas confirmé en juin. Il intervient alors auprès du Président Kennedy qui préfère s’en remettre à Webb, le Directeur de la Nasa. Ce dernier maintient sa décision et n’apprécie pas du tout la façon d’agir de Shepard. En février 1964, il est désigné commandant du 1° vol Gemini par Slayton, le Directeur des équipages, mais un mois plus tard, il est contraint d’interrompre son entraînement, souvent victime de vertiges et de nausées. Les médecins lui confirment qu’il est atteint du syndrome de Ménière. C’est un accroissement graduel de la pression du liquide dans l’oreille interne gauche, avec pour conséquence une perte progressive ou intermittente de l’ouïe. Il est donc exclu des équipes de vol.

En juillet 1964, Shepard est alors nommé Chef du Bureau des Astronautes, chargé de leur emploi du temps. Il va être surnommé le " Commandant de Glace ". Fin 1965, la persistance de ses vertiges empêche sa réintégration pour être désigné commandant du 1° vol Apollo. Shepard pense à son avenir et à celui de sa famille. S’il ne peut plus repartir dans l’Espace, ni revoler comme pilote militaire, la Navy peut le mettre en retraite anticipée. Tout en restant à la Nasa et pour améliorer ses futurs revenus, il décide, avec deux associés, d’acheter 52 % des actions d’une banque. Shepard devient Président de la Fidelity Bank and Trust Co. de Houston, puis co-propriétaire de la Bayton National Bank. Homme d’affaires avisé, il fait de nombreux investissements immobiliers et devient propriétaire de garages, de puits de pétrole et de supermarchés. Il va porter un second surnom : " Le millionnaire ".

Le traitement médical long et coûteux suivi depuis quatre ans, n’améliore pas l’état de son oreille interne. En mai 1968, sur les conseils de l’astronaute Stafford et malgré les risques de l’intervention, Shepard se fait opérer par le Dr House, chirurgien réputé. C’est un succès et de suite, il se reprend à espérer. Il ne veut plus être celui qui n’a fait " qu’un saut de puce dans l’Espace ", sans être mis en orbite. Il veut aller jusqu’à la Lune. Guéri, il recommence des activités physiques puis repasse une visite médicale.

En mai 1969, Shepard est réintégré à l’âge de 46 ans dans les équipes de vol et cède sa place à Stafford comme Chef du Bureau des Astronautes. Slayton le propose le mois suivant sur Apollo 13 à la place de Cooper, mais Mueller, l’Administrateur des Vols Humains, refuse cette nomination qu’il juge trop hâtive. Slayton lui donne alors le poste de commandant d'Apollo 14, prévu pour Lovell qui prend celui d'Apollo 13. Sa nomination en août 1969 provoque des vagues. On reproche à Shepard de profiter de sa position au sein de la Nasa et de son amitié avec Slayton - un ancien du 1° groupe des astronautes - pour obtenir rapidement un vol. On s’interroge aussi sur sa capacité à redevenir astronaute, après être resté si longtemps " sur la touche ". Le directeur d’une publication du New Hampshire (Etat de naissance de Shepard) écrit à la Maison Blanche, pour demander s’il n’est pas trop âgé pour une mission aussi périlleuse. La Présidence s’inquiète alors auprès du Docteur Berry de la Nasa, qui est obligé de justifier médicalement l’affectation de Shepard, dans une lettre de dix pages. La polémique n’empêche pas le premier astronaute américain de commencer un entraînement intensif qui va durer 18 mois et qu’il n’a jamais imposé à la soixantaine d’astronautes quand il était en charge de leur planning.

Du 31 janvier au 9 février 1971, Shepard réalise enfin son 2° et dernier vol de 9 j 2 mn à bord d’Apollo 14 (44,45 tonnes/18,12 mètres), avec Mitchell et Roosa. Trois heures après le lancement et sur le trajet Terre-Lune, Roosa sépare la cabine Apollo du 3° étage de Saturn V et entame la manœuvre de retournement dans le but de s’amarrer en douceur au module lunaire (LM) fixé sur le 3° étage. Quelques minutes plus tard et après une deuxième tentative, Shepard annonce, inquiet " Ca n’accroche pas ". Trois autres essais interviennent, sans succès. A la sixième fois, Roosa réussit enfin grâce à un amarrage en force, obtenu en accélérant la vitesse d’Apollo.

Plus tard, après la séparation en orbite lunaire du LM, les contrôleurs signalent soudain à Shepard et Mitchell que le système automatique d’avortement de l’atterrissage est anormalement activé, ce qui signifie que dès l’allumage du moteur, l’étage de remontée se séparera de l’étage de descente, pour rejoindre la cabine Apollo. Un programme informatique conçu rapidement pour ignorer cette anomalie, est adressé à Mitchell qui le rentre dans l’ordinateur, sans aucun problème. Soulagé, Shepard déclare " C’est une belle journée pour atterrir à Fra Mauro ". Rien n’est encore sûr car six minutes après sa mise en marche, le radar d’atterrissage s’arrête de fonctionner correctement. Les contrôleurs informent alors Shepard qu’il doit se préparer à l’avortement de la descente. Mais il préfère attendre. Il a raison car de nouveau, les données du radar s’affichent sur l’écran du LM. Shepard est contraint de prolonger la descente d’une minute, pour ne pas poser le module de 6,98 mètres sur un site accidenté. Les astronautes atterrissent dans la région de Fra Mauro. C’est le 3° alunissage et Shepard devient le 5° piéton lunaire.

Il déclare alors, après avoir posé ses pieds sur la Lune " Ca été un long chemin, mais nous y sommes ". Dans la salle de contrôle, quelqu'un s'écrie : "Pas mal pour un vieux !". Au cours de la deuxième sortie, l’ascension du cratère du Cône se révèle difficile car la pente est de 12°. Shepard et Mitchell avancent péniblement sur un sol rocailleux. Ils doivent s’arrêter plusieurs fois à cause de la fatigue et de la chaleur dégagée par le corps que ne peut pas évacuer rapidement le système de refroidissement de leur combinaison. Ils ont du mal à trouver le bon tracé car leur carte n’est pas assez précise. Ils prennent du retard sur l’horaire et sont obligés de rebrousser chemin, alors qu’ils se trouvent à quarante mètres du sommet du cratère.

A la fin de la deuxième sortie, Shepard s’offre un moment de détente. Avec le manche d’un collecteur de pierres, il expédie au loin deux balles de golf " C’est le plus beau coup de ma vie " dit-il, avant de jeter un piolet, comme un lanceur de javelot. Durant leur séjour, Shepard et Mitchell installent une station scientifique Alsep, parcourent 4 km en tirant une brouette chargée d’équipements et ramassent 42,8 kg de pierres. Les deux sorties totalisent une durée de 9 h 22 mn et les astronautes décollent avec, à leur actif, 1 j 9 h 30 passés sur la Lune. Apollo quitte l’orbite lunaire 2 j 18 h 35 mn après son insertion. De retour sur Terre, Shepard se confie au contrôleur Griffin " J’étais venu de trop loin pour abandonner la Lune. J’aurais continué l’approche même sans radar ".

Il reprend son poste de Chef du bureau des astronautes puis, deux ans après, il devient Directeur des équipages et en janvier 1974, il est nommé Chef du bureau des opérations en vol.

En juillet 1974, Shepard quitte la Nasa pour prendre la présidence de la Marathon Construction Compagny, une firme de construction immobilière. Il devient aussi Président de la Windward Distribution Compagny, une société de vente de la bière Coors et rejoint le conseil d’administration de plusieurs sociétés. Il crée la Seven Fourteen Enterprises et se trouve à la tête d’un groupe bancaire. Il est nommé Président de l’Astronaut Scholarship Foundation, une institution qui accorde des bourses universitaires aux étudiants s’orientant vers la science et l’ingénierie. En 1996, les médecins découvre qu'il est atteint d'une leucémie. Shepard décède deux ans plus tard, le 21 juillet 1998, à l’âge de 75 ans.


Le 2° cosmonaute, Guerman S. Titov, est né le 11 septembre 1935 à Verkhneye Zhilino (Terre). Le papa lui donne le prénom du héros du roman "La Dame de pique" de son écrivain préféré, Pouchkine. A l’école communale, Guerman a son père comme instituteur. Pour qu'on ne lui reproche pas de favoriser son fils, il exige de lui de meilleurs résultats que ceux de ses camarades et il le punit plus durement s’il ne se tient pas tranquille en classe.

Un jour, Guerman tombe de sa bicyclette et se casse un poignet. Il ne dit rien à ses parents qui constatent tardivement la fracture. L’articulation commence à être fortifiée grâce à des exercices réguliers, mais Guerman vit dans la crainte que son handicap physique soit découvert et l’empêche de devenir pilote. Heureusement, aucune radio des poignets n’est faite lorsqu’il entre dans une école préparatoire d’aviation et quand il est admis en 1953 à l’Ecole Supérieure Kacha de l’Armée de l’Air.

Chaque matin, Titov se lève une heure plus tôt pour travailler aux barres parallèles et donner ainsi davantage de force à son poignet. Au cours de sa formation, il manque d’être renvoyé après avoir contesté bruyamment les ordres criés par un colonel déplaisant. Son instructeur prend sa défense en déclarant que c’est un excellent élément dont il serait dommage de se séparer : il pilote avec aisance et hardiesse.

Sorti en tête de sa promotion, Titov est aussi le premier à prendre les commandes d’un avion à réaction, un Mig. En 1955, il entre à l’Ecole des pilotes de l’Armée de l’Air de Stalingrad qu’il quitte en 1957, diplômé en aéronautique avec mention. Il est affecté dans le secteur de Leningrad au sein des Forces Aériennes, comme pilote de combat. Il bat de nombreux records de vitesse et d’altitude.

Quand Titov est contacté pour savoir s’il veut devenir cosmonaute, il hésite un moment à répondre par l’affirmative, car son métier d’aviateur lui plaît. Il participe aux tests de recrutement dont un qu‘il ne supporte pas. Il se met en colère contre les psychologues qui l’assomment de « questions bêtes ». C’est un célèbre médecin, connu de son père, qui intervient afin d’empêcher son élimination « pour réaction non contrôlée ». Puis, il est soulagé de constater que la radio des poignets n’est pas prévue. Il échappe ainsi et de nouveau à l’exclusion, même après qu’il ait attrapé froid à la fin des épreuves.

En mars 1960, Titov est admis à l’âge de 25 ans dans le 1er Corps des Cosmonautes. C’est un jeune homme très cultivé avec des capacités littéraires certaines et une passion pour la poésie. Il est toujours énergique et chaleureux, mais parfois insolent et indiscipliné. Il a un fort caractère et un franc-parler qui dérange. Sûr de lui, il fait preuve d’un exceptionnel professionnalisme. Il possède une réelle aptitude d’orateur, que se soit pour parler de livres ou de fusées. Il est si fort en gymnastique et en acrobatie que Youri Gagarine lui conseille, avec humour, de s’engager dans un cirque.

La sélection du premier cosmonaute de l’humanité est sévère. Parmi les vingt cosmonautes de l‘équipe, six peuvent prétendre à cet honneur en juillet 1960. Ce chiffre est ramené à trois le 7 avril 1961, puis à deux le 8 avril dont Titov proposé par le Directeur des équipages Kamanine et Gagarine soutenu par le Chef du programme spatial Korolev qui s’est déjà heurté à Titov. Après l’avis de la Commission d’Etat, c’est Gagarine qui est retenu et Titov devient sa doublure pour le vol historique du 12 avril 1961. Le lendemain, il est choisi pour réaliser la deuxième expédition.

Titov effectue du 6 au 7 août 1961, à bord de Vostok 2 (4,73 tonnes/4,40 mètres), son unique mission autour de la Terre en 1 jour 1 h 11 mn. C’est le record mondial de durée pour l’époque : quatorze fois plus longtemps que celui de Gagarine. Agé de 26 ans, il reste à ce jour le plus jeune à naviguer dans le Cosmos. Au moment du décollage de la fusée Semiorka, il s’écrie : « Vas-y, ma belle ! ». Dès la première orbite, il souffre du mal de l’espace qui se manifeste par une perte d’orientation. Il a l’impression de tomber. S’il remue la tête brusquement ou suit les aiguilles des cadrans du tableau de bord, il est pris de nausées et de vertiges. Il ressent aussi une douleur dans le crâne et plus particulièrement derrière ses yeux.

Titov se trouve dans un étrange brouillard et, lors de la seconde orbite, il envisage de revenir sur Terre craignant de perdre tous ses moyens. Il commence à être fatigué et il prévient le centre de contrôle : « Je suis maintenant en train de m’allonger. Vous penserez ce que vous voudrez, mais moi je vais me coucher ! ». Il récupère après une période de sommeil et il rassure les responsables au sol : « Aucun rêve, j’ai dormi comme un bébé. Tout est en ordre ! ». Mais les malaises reviennent et se poursuivent jusqu’à la 12° des 17 révolutions prévues. Cela ne l’empêche pas d’exécuter son programme de travail. Il prend notamment les commandes manuelles à deux reprises et il décrit la Terre qu‘il filme. Pendant un instant, la température va descendre jusqu’à 15° C, puis elle remonte après un réglage.

Au terme de la mission, les rétrofusées s’allument pour la désatellisation du Vostok. Au lieu de se séparer du compartiment moteur, la cabine sphérique reste attachée par une courroie métallique. Les deux modules pénètrent dans l’atmosphère en se heurtant jusqu’à ce que la chaleur brûle l’attache. A 7 km d’altitude, Titov s’éjecte de la cabine en parachute, mais un vent violent le dirige vers un train de marchandises. Il se pose brutalement à quarante-six mètres des rails et il roule trois fois sur lui-même « en voyant des chandelles ». Plus tard et alors que les analyses vont débuter, il sort une canette de bière de son blouson et la vide devant le personnel médical scandalisé.

Par la suite, Titov exprime ses impressions empreintes de lyrisme sur son vol : « Sur le velours sombre du ciel, les grosses étoiles brillent comme des diamants et la Lune semble si proche qu’il suffit d’ouvrir le hublot pour l’attraper et la mettre dans un sac, comme dans le conte La Nuit de Noël de Gogol… La couleur fondamentale de l’Afrique est jaune avec des taches vert sombre aux endroits des jungles. Sa surface ressemble à la peau d’un léopard… L’Espace attend ses artistes, ses poètes et ses savants pour tout peindre, tout méditer et tout expliquer ».

Titov commence ses cours d’ingénierie aéronautique à l’Académie Zoukovski de l’Armée de l’Air en septembre 1961 et il s’engage dans la préparation des vols qui suivent le sien. Il apprécie, sans aucune retenue, les avantages liés à sa célébrité. La nuit, il fréquente les bars et il conduit beaucoup trop vite son auto. Responsable d’accidents matériels, il n’accepte pas les interpellations des policiers qu’il agresse verbalement. Lors d’une parade en Roumanie, il se distingue en empruntant une moto d’escorte au lieu de monter dans la voiture officielle. Il écoute régulièrement les réprimandes des autorités militaires et spatiales, mais il s’en moque.

Le 29 avril 1962, après avoir exigé d’être accompagné par sa femme, Titov part aux Etats-Unis pour assister au congrès du Cospar, le comité sur la recherche spatiale. Il donne des conférences de presse très suivies et il prononce des discours très applaudis. Il rencontre l’astronaute américain John Glenn, le célèbre fuséologue Von Braun et le Président John Kennedy. Son parcours est aussi touristique et ses commentaires déplaisent aux Américains trop fiers de lui montrer leurs réalisations. A New York, il critique les gratte-ciel qui empêchent les gens de voir le soleil, il condamne les enseignes lumineuses qui sont affreuses et il se moque des tableaux du musée d’art moderne qui sont laids. A Washington, il constate que l’imposant monument dédié au fondateur des Etats-Unis est beaucoup plus petit que l’obélisque de Moscou.

Titov participe également à la vie publique de son pays lorsqu’il est élu Député en 1962 pour un mandat de quatre ans (puis réélu en 1966). Cependant, son comportement continue à irriter. En mai 1963, durant un voyage à Kiev, il adresse brusquement la parole à un très haut gradé de l’Armée : « Je suis Titov et toi ? ». Le même mois, il oublie dans une voiture sa serviette contenant des documents avec des codes secrets pour pénétrer dans les centres spatiaux. Il est menacé de prison si une aussi grave faute se reproduit.

En janvier 1964 intervient la réorganisation du Centre d’entraînement, mais la nomination de Titov à un poste de direction est rejetée à cause de sa conduite. Malgré tout, il suit une formation sur les programmes Voskhod (arrêté après deux vols) et Soyouz. Désigné parmi les cosmonautes susceptibles de faire partie de l’équipage de la 4° mission, il est exclu de la préparation quelques mois plus tard, car il est accusé de délit de fuite après un nouvel accident d‘auto. Trop connu à l’étranger, sa hiérarchie n’ose pas aller jusqu’à sa radiation du Corps des Cosmonautes.

Pour que Titov trouve une occupation très motivante, Kamanine le nomme à la tête du groupe des cosmonautes qui piloteront l’avion spatial Spirale dont le projet est approuvé en juillet 1965. D’une longueur de huit mètres et d‘une masse de dix tonnes, il sera satellisé grâce à une fusée larguée par un avion hypersonique. Il emportera un occupant qui effectuera des missions d’espionnage et d’inspection de satellites. Elles doivent débuter vers le milieu des années 70.

Il s’entraîne alors sur des chasseurs supersoniques à hautes performances : le Mig-17, le Mig-21, le Su-7 et le Su-9 qu’il manoeuvre remarquablement bien. Il aime tellement voler qu’au mois de janvier 1967, il demande à interrompre provisoirement la formation de cosmonaute pour prendre le temps de se perfectionner. Il obtient ainsi son diplôme de pilote d’essai de 3° classe délivré par l’Ecole Chkalov.

Titov poursuit également ses tournées dans le monde. Le 26 novembre 1967, il se trouve à Uzerche en Corrèze et le lendemain à Paris. Il visite le musée de l’air à Chalais Meudon et plus d’une dizaine d’années plus tard, il revient en France au Salon aéronautique et spatial du Bourget. En février 1968, l’Académie Zoukovski lui remet son diplôme d’ingénieur en aéronautique avec mention. Il termine un cycle d’études de sept ans mené de front avec ses activités professionnelles et ses déplacements.

Après la mort de Youri Gagarine dans un accident d’avion le 27 mars 1968, les autorités ne veulent plus que Titov, le deuxième cosmonaute, reparte dans l’Espace. Cette décision ne l‘accable pas. Il préfère maintenant le métier de pilote d’essai, surtout que le programme d’avion spatial Spirale est sur le point d’être abandonné. En juillet 1968, il est nommé commandant administratif du deuxième détachement des cosmonautes qui s’entraînent à travailler dans les futures stations d’espionnage Almaz (Saliout 3 et 5).

Lorsque l’astronaute américain Borman se rend en Union Soviétique le 5 juillet 1969, Titov est chargé de lui montrer en détail le musée du Centre d’entraînement. Par la suite, il recommence à avoir des accidents d’automobile et des altercations sévères avec les policiers. On lui reproche aussi de rouler très vite en moto. Pour ces raisons, il est privé de voyages à l‘étranger, d’autant plus que certains passages des discours qu’il a prononcés récemment n’ont pas été appréciés. Puis, son permis lui est retiré momentanément.

En juillet 1970, Kamanine sermonne durement Titov. Il lui rappelle que, sur une période de neuf ans, il a eu dix incidents disciplinaires majeurs entre les accidents d’auto et les disputes envers des représentants de l’Armée et de la Police. Il l’avertit solennellement : ou il se calme ou il est révoqué en perdant tous ses avantages honorifiques et matériels. Mais Titov ne prend pas au sérieux les paroles du Chef des équipages. Il se sent intouchable, car il est le cosmonaute n° 2.

Finalement, ce mois de juillet 1970, Titov démissionne de l’agence spatiale pour piloter avec talent des chasseurs supersoniques à géométrie variable. Il suit également des cours à l’Académie Vorochilov qui lui décerne un diplôme en sciences après deux ans d‘études. Il entre au Ministère de la Défense où il occupe brillamment plusieurs postes de direction dans le secteur de l‘astronautique. C’est ainsi qu’il dirige les essais du vaisseau spatial Soyouz T et qu’il coordonne la fabrication de lanceurs dont la fusée Zenith. En juillet 1974, il revient au centre de contrôle des vols spatiaux pour superviser la mission des cosmonautes de Soyouz 14 dans la station Saliout 3 et, durant les mois de juillet et août 1976, il sait communiquer des conseils et son soutien moral à l’équipage de Soyouz 21 dans ses moments difficiles passés à bord de la station Saliout 5.

Il est aussi en grande partie à l’origine du succès des Jeux olympiques de Moscou de 1980 en tant que membre enthousiaste du comité d’organisation. L’année suivante, il décroche un autre diplôme en sciences techniques. Il exerce aussi son don pour l'écriture comme rédacteur-en-chef adjoint de la revue Aviation et Cosmonautique. Il quitte ses fonctions dans l'Armée en octobre 1991.

En mai 1995, Titov retourne en politique en tant que Député au Parlement russe où son éloquence retient l‘attention de ses collègues. Il réussit aussi dans le privé en qualité de Président du centre scientifique et technique Kosmoflot, puis comme Vice-président du Centre russe des complexes aérospatiaux. Il recommence à effectuer de nombreux séjours à l’étranger après avoir accepté l’offre de l’agence spatiale qui lui demande d’être son ambassadeur pour promouvoir ses activités dans l’Espace. Le 20 mars 2000, Titov succombe à une crise cardiaque à l’âge de 65 ans.


Le 2° astronaute, Virgil (Gus) I. Grissom
, est né le 3 avril 1926 à Mitchell (Terre). Au cours de sa scolarité, il collectionne de très bonnes notes en mathématiques et en sciences, mais de très moyennes dans les matières qui ne l’intéressent pas. Gus a 15 ans lorsque les Japonais attaquent par surprise la base américaine de Pearl Harbor à Hawaii, dans l’Océan Pacifique. Il est révolté et triste en regardant les reportages sur les dégâts causés aux pistes, aux navires et aux avions coulés ou endommagés. Il veut défendre son pays en entrant en août 1944 comme élève officier dans l'Armée.

Un an plus tard, la seconde guerre mondiale se termine alors que Grisson finit son entraînement de pilote à Sheppard Field sans avoir pu participer aux combats aériens. En novembre 1945, il retourne dans la vie civile pour un emploi guère excitant chez un constructeur d'autobus. A partir de l'automne 1946, il prépare une licence d’ingénierie en sciences mécaniques à l’Université Purdue de Lafayette, la ville qui porte le nom du Français arrivé en 1777 aux Etats-Unis pour aider les Américains à chasser les Anglais de leur nouveau territoire.

Entre ses heures d’étude et pendant le week-end, Grissom travaille comme cuisinier derrière le fourneau d’un restaurant où il cuit des hamburgers, un bifteck haché de forme ronde servi dans un pain rond. Son salaire lui permet de payer son hébergement et ses cours à l’Université qui lui remet son diplôme d’ingénieur en février 1950 grâce auquel il doit trouver une bonne situation dans l'industrie.

Mais en juin 1950, la guerre de Corée éclate. Les troupes nord-coréennes et chinoises envahissent le sud du pays défendu par les unités américaines et de l’Onu. Grissom rejoint l'Armée de l'Air pour reprendre son entraînement de pilote dans les bases de Randolph Field et de Williams, puis de Luke où il suit une préparation spéciale. A partir du mois de mars 1951, il effectue sur des avions Sabre F-86 une centaine de missions de surveillance et d‘interception des Mig 15 dans le ciel de Corée.

Grissom regagne les Etats-Unis en 1952 pour apprendre à l’école de Selma le métier d’instructeur qu’il considère beaucoup plus dangereux que celui de pilote de chasse en Asie. A la base de Bryan, il forme de jeunes pilotes naturellement inexpérimentés. A plusieurs reprises, il doit saisir les doubles commandes afin d’éviter la dislocation ou l’écrasement de l‘avion biplace d‘entraînement T-33.

En août 1955, Grissom veut devenir pilote d’essai. Il étudie cette nouvelle profession en entrant à l’Institut de Technologie de Wright Patterson qui lui décerne une licence en ingénierie aéronautique. C’est dans cet établissement qu’il fait la connaissance de Cooper, un futur astronaute qu’il retrouve en octobre 1956 à l’école des pilotes d’essai d’Edwards où il effectue un stage de six mois. En mai 1957, il revient à Wright Patterson pour mettre au point de nouveaux chasseurs supersoniques dont le F-94, le F-100, le F-102 et le F-104. Il accomplit cette tâche avec un professionnalisme remarqué par sa hiérarchie.

Un jour de janvier 1959, Grissom est appelé dans le bureau de son supérieur qui lui demande s’il a commis une faute dernièrement. Surpris, Gus lui répond que non. Le gradé le questionne ensuite sur son manque de respect éventuel envers un général. Après une deuxième réponse négative, il veut enfin savoir s‘il a des amis au quartier général des armées de Washington. Après une troisième réponse négative, il lui tend un télégramme adressé par le Pentagone. Grissom l’ouvre avec curiosité.

Il est invité à se rendre dans la capitale fédérale habillé en civil, tel jour, à telle adresse et à telle heure. Toutes ces indications sont bien mystérieuses et il a l’impression de vivre un roman d’espionnage. Arrivé dans une salle, il constate qu’elle est occupée par des pilotes comme lui. On leur propose de se porter volontaire pour être astronaute dans le projet Mercury. Revenu à la base, il apprend que c’est le commandant qui a donné son nom, estimant qu’il a toutes les qualités requises pour monter à bord d‘une fusée.

Mais Grissom hésite. Il n’a aucune raison d’abandonner sa carrière de pilote d’essai qui le rend si heureux. De plus, il craint que ce programme spatial s’arrête après sa réalisation et qu’il ne retrouve pas un poste aussi intéressant. Par ailleurs, être un passager dans cette cabine Mercury lui semble moins excitant que piloter un avion. L’astronaute doit surveiller les instruments et prendre les commandes manuelles au cas où le système automatique tomberait en panne. Finalement, il se décide à passer les tests de recrutement parce qu’il est attiré par la technique astronautique.

En avril 1959, Grissom est admis dans la 1ère équipe d’astronautes à l’âge de 33 ans. C’est un homme simple et calme qui ne parle pas beaucoup, sauf quand il se met en colère contre les techniciens et les ingénieurs qui ne travaillent pas correctement sur les lanceurs et les vaisseaux spatiaux. Sa grande passion est la vitesse sur l’eau en hors-bord et sur terre dans sa Corvette au moteur trafiqué ou au volant d’une voiture de course sur un circuit de compétition. Il pratique aussi la pêche et la chasse, le hand-ball et le ski nautique.

Dès son entrée à la Nasa, Grissom apporte son savoir-faire dans la réalisation des systèmes de contrôle en vol du vaisseau Mercury et, en janvier 1961, il est nommé officieusement pilote de la deuxième capsule lancée par une fusée Redstone pour un tir balistique. Les suivantes doivent être placées en orbite par un lanceur Atlas dont la mise au point est difficile. Pour connaître de plus près son comportement, Grissom se propose de le suivre jusqu’à 4.500 m d’altitude dans un chasseur F-106. Fin avril 1961, un Atlas décolle, mais sa mauvaise trajectoire conduit l’officier de sécurité à le détruire. Grissom réussit à écarter son avion du nuage de carburant enflammé et de débris qui commencent à retomber sur son appareil.

Le 21 juillet 1961, à bord de Mercury 4 (Liberty Bell 7 : 1,27 tonne/3,34 mètres), Grissom effectue un 1er vol suborbital de 15 mn. Il atteint une altitude de 189,6 km, une vitesse de 8.545 km/h et parcourt 487,6 km. Il reste en apesanteur pendant 5 mn 18 s, soit 37 secondes de plus que Shepard, car la fusée fonctionne plus longtemps que prévu. Sa cabine est équipée d’un hublot plus grand et d’un nouveau dispositif adjoint de commandes qui fonctionne « mollement » selon son expression. Lors de la descente, deux déchirures se forment sur la toile du premier parachute de stabilisation. Le vaisseau amerrit à 8,53 mètres par seconde. Il se couche sur le côté, puis se redresse.

Avant de recevoir l’ordre d’ouvrir la trappe d’évacuation pour être hissé à bord d’un hélicoptère, Grissom enlève son casque et attend que sa capsule soit soulevée avec un filin. Alors qu’il termine les vérifications, la trappe est éjectée par l’explosion soudaine des boulons extérieurs. L’eau envahit la cabine d’où il sort péniblement. Il commence à nager, mais il a l’impression de s’enfoncer. Il découvre alors qu’une valve de sa combinaison est ouverte et laisse passer l’eau. Il s’empresse de la fermer.

Gêné par les remous que provoquent les pales de l’hélicoptère, Grissom se demande s’il ne va pas se noyer. Il fait de grands signes avec ses bras aux hommes de l’hélicoptère dont la priorité est de récupérer le vaisseau à l‘aide du filin muni d’un crochet. Ils savent qu’un astronaute peut rester longtemps en surface grâce à sa combinaison étanche. Ils ignorent que celle de Grissom est en partie remplie d‘eau.

Le pilote appelle par radio un second hélicoptère qui arrive pour descendre un harnais au-dessus de l‘astronaute. Il faut plusieurs tentatives avant qu’il réussisse à l’attraper, après cinq longues minutes dans l’océan. Pendant ce temps, le premier appareil parvient à accrocher la capsule pleine d’eau. Mais le pilote réalise qu’il va perdre le contrôle de son hélicoptère avec cette charge trop lourde. Il décide de lâcher le filin et la cabine coule. Sur le navire de récupération, Grissom déclare : " Donnez-moi à boire… de l’eau douce naturellement ".

Des techniciens doutent de la défaillance technique du nouveau système d’ouverture de la trappe. Certains journalistes rendent alors Grissom responsable de la perte du vaisseau pour avoir déclenché trop tôt l’éjection de l’écoutille par manque de sang-froid. L’astronaute est blessé dans son amour-propre par cette accusation, malgré les démentis de la Nasa qui passent inaperçus dans la presse pour qui Grissom a du mal à surmonter son antipathie.

Quinze jours après le vol, l’agence spatiale révèle qu’un défaut a été trouvé sur un équipement identique. Par ailleurs, des essais montrent qu’il est impossible de déclencher par erreur le système d’ouverture en le touchant avec le coude ou l’épaule. De plus, les astronautes suivants ont les articulations de leurs doigts couvertes de bleus après avoir enfoncé avec le poing la commande du détonateur au terme de leur mission. Grissom n’avait aucune contusion de ce genre sur ses mains.

Contrarié par la fin malheureuse de son vol, il veut prouver qu’il est toujours un ingénieur talentueux. Il n’a pas besoin de se battre pour s’imposer dans le projet Gemini approuvé en décembre 1961 et qui succède au programme Mercury. Il se rend régulièrement à Saint-Louis où est assemblé le nouveau vaisseau biplace. Il travaille en étroite collaboration avec les ingénieurs de McDonnell Aircraft Corporation impressionnés par sa capacité à résoudre les problèmes et par sa ténacité à obtenir des modifications. Reconnaissant le travail de Grissom, ses collègues astronautes surnomment Gemini, la « Gusmobile ».

Pourtant, il n’est pas sélectionné dans l’immédiat pour diriger le premier vol. C’est Shepard, le premier sur une cabine Mercury, qui est retenu et Grissom doit se contenter d’être sa doublure. Puis, à la suite d’une réorganisation, il est désigné commandant de la mission de longue durée Gemini 5. Mais, en mars 1964, Shepard arrête son entraînement, victime de vertiges causés par un problème dans son oreille interne. Le mois suivant, on demande à Grissom de prendre sa place.

Son autorité est affirmée avec sa nomination en août à la tête de la branche Gemini au sein du Bureau des astronautes. Après un accident domestique, il craint que tout soit remis en cause. Il cogne violemment une porte avec son poignet gauche qui enfle, signe d’une fêlure ou d’une fracture d’un os. Il décide de ne rien dire de peur d’être remplacé à son tour. Jusqu’à sa guérison intervenue avant son vol, il entoure son poignet d’une bande rigide en prenant la précaution de porter toujours un vêtement à manches longues.

Le 23 mars 1965, Grissom réalise sa 2° et dernière mission d’une durée de 4 h 52 mn à bord de Gemini 3 (3,22 tonnes/5,74 mètres) avec Young comme coéquipier. Pour que son nouveau vaisseau ne coule pas comme sa capsule Mercury, il le baptise «Molly Brown» du nom de la comédie musicale jouée à Broadway, «The unsinkable (insubmersible) Molly Brown», une initiative humoristique qui n’est pas appréciée par tous les responsables de la Nasa.

Une alerte perturbe le début du vol. Chargé de la surveillance de certains instruments, Young remarque qu’un voyant affiche une fuite d’oxygène. Il pense que le système électrique principal du tableau de bord est défaillant. En branchant le système de secours, l’indicateur montre alors une pression d’oxygène normale. Pour la première fois, Grissom pilote un vaisseau capable de changer d’orbite grâce à la mise à feu de moteurs, des manœuvres que doit effectuer le futur engin lunaire Apollo. L’équipage teste tous les équipements de la cabine Gemini qui « vole comme une reine » selon Grissom.

Après ce travail, Young pense que le moment est venu de faire une surprise à son commandant. Il sort de la poche de sa combinaison un petit paquet remis par l’astronaute Schirra avec l’accord du directeur des équipages. Il le remet à Grissom qui éclate de rire en l’ouvrant. Il contient son sandwich préféré au corned beef qu’il commence à manger avec son coéquipier avant de se rendre compte que des miettes s’envolent. Il s’empresse alors d’envelopper le sandwich dans son papier.

Cet épisode entraîne immédiatement des réactions. Des médecins se plaignent que les analyses médicales des deux hommes vont être faussées et qu’ils auraient pu s’étouffer en respirant les miettes en suspension. Certains ingénieurs font remarquer que ces miettes pouvaient perturber le fonctionnement de la cabine en pénétrant dans les systèmes électroniques. Quelques sénateurs et députés affirment que la Nasa a perdu tout contrôle sur ses astronautes.

Lors la rentrée, Grissom se rend compte que l’ordinateur de bord, le premier embarqué sur un vaisseau, indique que le retour va se faire loin du point prévu. Pour réduire la distance, il réalise avec succès deux manœuvres. La fin de la mission est plus agitée que le séjour en orbite. Le parachute principal s’ouvre si brutalement que Grissom heurte un bouton de commande qui s’enfonce dans son casque, tandis que Young cogne son hublot où sa visière se fend.

Gemini 3 amerrit le nez en bas au lieu de se poser horizontalement et elle reste sous l’eau. Grissom s’en inquiète. Il constate alors qu’elle est bloquée par le parachute dont il sectionne le cordage à distance. Une fois redressée, il refuse d’ouvrir les deux écoutilles tant que les plongeurs de l’hélicoptère n’ont pas attaché l’anneau de flottaison, une procédure qui prend du temps. Dans une capsule surchauffée et ballottée par des vagues d’un mètre cinquante, Grissom est pris de vomissements.

Un mois plus tard, il est sélectionné comme doublure de Schirra, le commandant du vol Gemini 6 de décembre 1965. De suite après, il s’investit avec ardeur dans le projet Apollo, le successeur du programme Gemini. Il sait que Shepard veut réintégrer le Corps des Astronautes pour diriger la première mission. Mais les médecins s’y opposent, car il n’est pas totalement guéri. En mars 1966, Grissom est ainsi désigné commandant du 1er vol Apollo pour essayer la cabine orbitale lunaire autour de la Terre avec White et Chaffee.

Comme lors de la conception de la Gemini, Grissom surveille la construction d’Apollo par les techniciens et les ingénieurs de la firme North American soumis à une pression pour livrer le vaisseau dans les délais. Au fil des mois, il se plaint de l’accumulation des défaillances sur cet engin beaucoup plus complexe que la Mercury et la Gemini de McDonnell. Cependant, il est persuadé que si cette société avait été retenue, elle n’aurait pas rencontré de problèmes ou elle les aurait résolus plus rapidement parce qu‘elle avait déjà la compétence spatiale et qu’elle aurait tenu compte de ses avis comme au temps de Gemini.

Par ailleurs, Grissom va être furieux de constater que le simulateur Apollo dans lequel l’équipage s’entraîne n’est pas au point et il suspend un gros citron devant l’entrée pour manifester sa mauvaise humeur. Il craint sérieusement qu’une fois en orbite sa mission ne dure pas les quatorze jours prévus. Il rédige un rapport dans lequel il critique la dispersion des responsabilités et il détaille les imperfections de la cabine lunaire qu’il convient de corriger. Il s’interroge aussi sur l’efficacité de certains ingénieurs de North American et des contrôleurs de la Nasa. Ce rapport est jugé trop sévère en haut-lieu.

En tant que pilote d’essai de formation, Grissom ne peut pas prendre l’initiative de demander le report de la répétition générale au Centre de lancement Kennedy. Son métier est de tester le matériel pour que les responsables prennent une décision en connaissance de cause. Une fois à bord d‘Apollo, il sait que les dysfonctionnements vont apparaître dans les conditions d’un vol. Il espère alors que la Nasa découvrira que le vaisseau n’est pas prêt et qu'elle repoussera son lancement programmé pour le 21 février 1967.

Le 27 janvier 1967, à 13 heures, Grissom, White et Chaffee, revêtus de leur scaphandre, s’installent dans Apollo 1 fixé sur la fusée Saturn 1B. Grissom branche l’alimentation en oxygène et aussitôt les astronautes sont incommodés par une odeur de lait caillé qui s’infiltre dans leur casque. Personne n’est pas en mesure d’expliquer son origine et on demande à Grissom de prélever un échantillon pour l’analyser ultérieurement. Le régulateur d’air chasse cette odeur qui revient, avant de disparaître définitivement.

Le système des communications donne en permanence des soucis. Les astronautes entendent mal ou pas du tout les instructions en provenance du centre de contrôle. Grissom exprime son agacement : "Comment voulez-vous que nous vous parlions depuis la Lune, alors que nous ne pouvons même pas correspondre entre la rampe de lancement et votre bâtiment ?" D’autres difficultés apparaissent lors de la vérification des divers équipements. Il est 18 h 20 quand on décide d'interrompre les essais pour que les techniciens trouvent notamment une solution aux problèmes de transmission.

Peu avant la reprise de 18 h 31, sur le plancher de la cabine, une étincelle jaillit entre deux fils électriques dénudés qui est provoquée par la vapeur inflammable d’une fuite de glycol. Un violent incendie se déclenche alors dans l‘atmosphère d‘oxygène pur. Le centre de contrôle entend Chaffee, chargé des communications, s’écrier : « Feu ! Nous avons le feu dans le cockpit ! », puis quelques secondes plus tard : « Nous luttons contre un mauvais feu ! Sortez-nous de là ! Nous brûlons ! »

Au même moment, Grissom baisse un levier pour libérer l’orifice extérieur par lequel l’atmosphère enflammée peut s‘échapper. Mais, il se coince. Il aide alors White qui se dépêche pour raccourcir le délai de 90 secondes nécessaire pour déverrouiller les deux écoutilles latérales, intérieure et extérieure. La première est dégagée, mais la seconde est plus difficile à ouvrir, car le mécanisme est déjà déformé par la température d’enfer qui baigne dans l’habitacle.

Malheureusement, Grissom et White n’ont pas le temps de finir cette course désespérée pour garder la vie. 15 secondes après le début de l’incendie, les trois astronautes meurent asphyxiés par les gaz toxiques qui pénètrent dans le casque de leur scaphandre qui les a protégés de graves brûlures pendant ces terribles secondes. Chaffee termine sa transmission radio dramatique en poussant un cri aigu et bref.

Au même instant, dans la salle qui ceinture Apollo, se répand une épaisse fumée noire et des flammes sortent de la cabine. Les techniciens entendent un craquement causé par la pression à l’intérieur du vaisseau qui s'ouvre sur un côté. Une explosion de chaleur accompagnée d'une onde de choc les renversent. Ils se relèvent en suffoquant, mettent des masques et décrochent les extincteurs. Refroidies, l’écoutille du cône de protection au lancement, puis l’écoutille extérieure sont ouvertes 5 mn 30 s après les appels au secours. Les techniciens constatent avec horreur et tristesse le décès des astronautes dans la capsule où l’incendie s’est éteint tout seul.

La commission d’enquête va établir un relevé de malfaçons dans l’aménagement de la cabine sinistrée et de celle qui est en cours d’assemblage. Elle souligne aussi un manque d’organisation du projet Apollo. Après des licenciements chez North American et à la Nasa, il faut attendre 21 mois avant que s’envole le super vaisseau lunaire dont rêvait Grissom, lui qui déclarait : « Si nous mourrons, nous aimerions que les gens l’acceptent. Nous espérons que tout accident qui pourrait se produire ne retardera pas le programme. La conquête de l’Espace vaut la peine que l’on risque sa vie ».

 

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