Le 9° astronaute, Edward (Ed) H. White II,
est né le 14 novembre 1930 à San Antonio (Terre). Très tôt, il manifeste son désir de voler en écoutant son père, pilote de l’Armée de l’Air, qui l’amène à l’âge de 12 ans dans un T-6 d’entraînement pour lui confier pendant un moment, le manche à balai de l’appareil. Il se distingue comme un très bon élève dans toutes les écoles qu’il va fréquenter, en raison des nombreux déménagements de son père au cours de sa carrière. White entre ensuite à la célèbre Académie Militaire de West Point où il continue d’être remarquable, à la fois dans ses études et dans ses activités physiques. Il remporte notamment le record du 400 m haies et il est pré-sélectionné dans cette discipline pour les Jeux Olympiques de 1952. C’est à l’issue d’une rencontre sportive inter-armées à Philadelphie, qu’il échange un de ses boutons de manchettes aux armes de l’Armée de Terre contre un bouton de manchettes aux armes de la Marine appartenant à Lovell qui deviendra astronaute.

En 1952, White quitte West Point avec sa licence en sciences pour suivre une formation de pilote de l’Armée de l’Air, en Floride et au Texas. Puis, en 1954, il part pour trois ans et demi en Allemagne de l’Ouest, où il sert dans une escadrille de chasse composée de F-86 et de F-100. Il y rencontre un futur astronaute nommé Aldrin à qui il fait part de son intention de rentrer dans le programme spatial. Car White a lu avec un grand intérêt un article sur les compétences que doivent posséder les futurs hommes de l’Espace. Il décide alors de s’engager dans la filière qui va lui permettre d’obtenir les diplômes nécessaires pour être retenu comme astronaute.

De retour aux Etats-Unis, White rentre à l’Université Ann Arbor du Michigan où il fait la connaissance de McDivitt avec qui il volera sur Gemini 4. En 1959, il obtient sa maîtrise en aéronautique et cette année-là, la Nasa constitue sa première équipe d’astronautes, presque tous des pilotes de haut niveau. Il rentre donc à l’Ecole des pilotes d’essai d’Edwards, en Californie. Il retrouve McDivitt et leur instructeur s’appelle Stafford qui sera également astronaute. Après avoir terminé ses classes, White est affecté à la base de l’Armée de l’Air de Wright-Patterson, dans la Division des Systèmes aéronautiques. Il vole par tous les temps sur divers avions, rédige des rapports techniques et soumet des recommandations pour améliorer le fonctionnement des appareils.

Il est surtout heureux d’effectuer des vols paraboliques aux commandes des gros avions de transport C-131 et C-135, à bord desquels s’entraînent les astronautes Glenn et Slayton pour de très courts instants d’apesanteur. Enfin, l’annonce tant espérée par White, arrive. En avril 1962, la Nasa lance un appel à candidatures en vue de former de nouveaux astronautes. Il se précipite pour remplir sa demande d’engagement et il découvre que la taille maximale autorisée est d’1,80 m. Inquiet mais fou d’espoir, il écrit alors : " Taille 1,83 m, mais je suis d’accord pour diminuer de 3 cm ". Un responsable du recrutement apprécie cette pointe d’humour et l’inscrit comme mesurant 1,80 m.

En septembre 1962, White est admis à l’âge de 32 ans dans la 2° équipe des 9 astronautes. C’est un homme droit et méticuleux, bienveillant et enthousiaste. " C’est notre Gagarine " disent ses collègues. Il aime la natation et le golf, le hand-ball et le volley, la course à pied et la photographie. D’une force physique peu commune, c’est le plus athlétique et le plus sportif de tous les astronautes. Plutôt que de prendre sa voiture de son domicile au Centre spatial, il préfère effectuer le trajet de 5 km, en bicyclette. Chez lui, White a installé une corde qu’il monte à la force des poignets et il exécute quotidiennement un nombre impressionnant de tractions au sol. Il va persuader la Nasa d’aménager un terrain de hand derrière le Centre spatial ainsi que d’autres installations sportives.

White fait preuve de sang-froid lorsqu’en 1964, un incendie se déclare à trois heures du matin dans la maison d’Armstrong, son voisin. Pendant que celui-ci court chercher ses enfants dans la chambre, sa femme Janet sort et appelle White qui dort, la fenêtre ouverte. Elle le voit soudain bondir par-dessus la barrière qui clôture sa propriété et dérouler rapidement les tuyaux d’arrosage pour inonder d’eau la maison, puis ensuite saisir Mark âgé de 10 mois qu’Armstrong lui tend par une fenêtre, avant qu’il ne retourne dans la chambre récupérer son second fils Ricky.

En juillet 1964, White est choisi pour faire une sortie spatiale, debout sur son siège lors du vol Gemini 4 mais, après que Leonov ait réalisé une vraie sortie de 10 mn en mars 1965, la Nasa va lui demander de suivre un entraînement intensif pour qu’il soit capable d’accomplir à son tour la même expérience, le long de l’étage-fusée de Titan II.

Du 3 au 7 juin 1965, White effectue son unique vol de 4 j 1 h 56 mn autour de la Terre à bord de Gemini 4 (3,56 tonnes/5,74 mètres), en compagnie de McDivitt. La sortie prévue est annulée car l’étage-fusée bascule dangereusement et White doit se contenter de rester aux abords de la cabine.

Il s’élance alors dans le vide relié par un cordon de 7,60 m, devenant ainsi le premier Américain à sortir dans l’Espace. La surprise en pénétrant dans ce monde étrange et fascinant, fait bondir son rythme cardiaque de 85 pulsations à la minute à 160. Il reste entre 140 et 160 tout le long de la sortie car White doit fournir de grands efforts pour se déplacer sans aucun point d’appui, surtout après l’épuisement rapide de l’oxygène alimentant son pistolet à réaction qui l’a aidé à se mouvoir. Il a très chaud mais le système de ventilation de sa combinaison n’empêche pas la vapeur d’eau de se former dans son casque, rendant la visibilité mauvaise. White est heureux de pratiquer cette dure natation cosmique qui se prolonge beaucoup trop longtemps, pour les dirigeants de la mission. 

McDivitt le rappelle à White : " Ils veulent que tu rentres tout de suite ". White : " Pas question…C’est trop amusant ". McDivitt : " Allez ! allez ! ". White : " J’ai pas envie de te revoir, mais j’arrive quand même ". " McDivitt : " Allez, rentre…Ed, rentre, je te dis " ". White : " D’accord. J’ouvre la porte et je rentre ". McDivitt : " Allez ! Rentre avant qu’il fasse nuit ". White : " C’est le moment le plus triste de toute mon existence ! ". Le Centre de contrôle s’énerve : " Gemini 4 ! ". White : " Ca va, je rentre à la maison ". Il doit fournir un effort supplémentaire pour se positionner face à la porte de la cabine. Son rythme cardiaque atteint alors 178 pulsations à la minute, avant qu’il ne se glisse dans la Gemini, après une sortie record de 21 mn.

De suite après son vol, il est nommé en juillet 1965 éventuel remplaçant de Borman pour le vol de longue durée Gemini 7 de décembre 1965 et en mars 1966, White est désigné membre de l’équipage d’Apollo 1, pour essayer la cabine en orbite terrestre.

Ce 27 janvier 1967 de triste mémoire, White se trouve au Centre Kennedy où doit avoir lieu dans l’après-midi, la répétition générale avant le lancement programmé pour le 21 février. Le matin, Lola Marlow, la secrétaire des astronautes, croise White dans le couloir. Elle le trouve soucieux, retourne sur ses pas et frappe à la porte de son bureau. " Il y a quelque chose qui ne va pas ? Vous n’êtes pas en forme ? " lui demande-t-elle. White qui est en train d’ouvrir son courrier ne répond pas à sa question et se contente de lui dire : " Je m’occuperai de tout ça en revenant…lorsque nous aurons fini ce test ".

A 13 heures, White, Grissom et Chaffee, revêtus de leur scaphandre, s’installent dans Apollo 1 fixé sur la fusée Saturn 1B. Le commandant de bord Grissom branche l’alimentation en oxygène et aussitôt les astronautes sont incommodés par une odeur de lait caillé qui s’infiltre dans leur casque. Personne n’est pas en mesure d’expliquer son origine et on demande à Grissom de prélever un échantillon pour l’analyser ultérieurement. Le régulateur d’air chasse cette odeur qui revient, avant de disparaître définitivement.

Le système des communications donne en permanence des soucis. Les astronautes entendent mal ou pas du tout les instructions en provenance du centre de contrôle. Grissom exprime son agacement : "Comment voulez-vous que nous vous parlions depuis la Lune, alors que nous ne pouvons même pas correspondre entre la rampe de lancement et votre bâtiment ?" D’autres difficultés apparaissent lors de la vérification des divers équipements. Il est 18 h 20 quand on décide d'interrompre les essais pour que les techniciens trouvent notamment une solution aux problèmes de transmission.

Peu avant la reprise de 18 h 31, sur le plancher de la cabine, une étincelle jaillit entre deux fils électriques dénudés provoquée par la vapeur inflammable d’une fuite de glycol. Un violent incendie se déclenche dans l‘atmosphère d‘oxygène pur. Le centre de contrôle entend Chaffee, responsable des communications, s’écrier : « Feu ! Nous avons le feu dans le cockpit ! », puis quelques secondes plus tard : « Nous luttons contre un mauvais feu ! Sortez-nous de là ! Nous brûlons ! »

Au même moment, Grissom baisse le levier pour libérer l’orifice extérieur par lequel l’atmosphère enflammée peut s‘échapper. Mais, il se coince. Il aide alors White qui se dépêche pour raccourcir le délai de 90 secondes nécessaire pour déverrouiller les deux écoutilles latérales, intérieure et extérieure. La première est dégagée, mais la seconde est plus difficile à ouvrir, car elle est déjà déformée par la température d’enfer qui règne dans l’habitacle.

Malheureusement, White et Grissom n’ont pas le temps de terminer cette course désespérée pour garder la vie. 15 secondes après le début de l’incendie, les trois astronautes meurent asphyxiés en respirant les gaz toxiques qui pénètrent dans leurs scaphandres qui les ont protégés de graves brûlures. Chaffee termine sa transmission radio dramatique en poussant un cri aigu et bref.

Au même instant, dans la salle qui ceinture Apollo, se répand une épaisse fumée noire et des flammes sortant de la cabine. Les techniciens entendent un craquement provoqué par la pression à l’intérieur du vaisseau qui s'ouvre sur un côté. Une explosion de chaleur accompagnée d'une onde de choc les renversent. Ils se relèvent en suffoquant, mettent des masques et décrochent les extincteurs. Refroidies, l’écoutille de la jupe de protection au lancement, puis l’écoutille extérieure sont ouvertes 5 mn 30 s après les appels au secours. Les techniciens constatent avec horreur et tristesse le décès des astronautes dans la cabine où l’incendie s’est éteint tout seul.

La commission d’enquête constate des malfaçons dans l’aménagement de la cabine sinistrée et de celle qui est en cours d’assemblage. Elle relève aussi un manque d’organisation dans le projet Apollo. Après des licenciements chez North American et à la Nasa, il faut attendre 21 mois avant que s’envole le super vaisseau lunaire.


Le 10° cosmonaute, Pavel I. Belaïev,
est né le 26 juin 1925 à Chelishchevo (Terre). Au cours de son adolescence, sa résistance physique va être mise à l’épreuve. L’école qu’il fréquente se trouve éloignée de son lieu d’habitation et durant le long et rude hiver, Pavel chausse ses skis pour effectuer le trajet aller-retour de cinq kilomètres. La physique ainsi que la géographie sont ses matières favorites et il rêve de devenir plus tard explorateur ou chasseur, car dès l’âge de douze ans, il suit les adultes dans la forêt où il apprend très vite à tirer à la carabine.

A sa seizième année, Belaïev veut s’engager pour défendre sa patrie, alors que débute la seconde guerre mondiale. Il est trop jeune et, dans l’attente de son incorporation, il termine sa scolarité en 1942 pour entrer comme tourneur sur métaux dans une fabrique de tuyauterie. L’année suivante, il est accepté au Collège militaire Sarapul, en vue de suivre des cours de pilote. En 1944, il commence son entraînement à l’Ecole aéronavale d’Eisk d’où il sort diplômé, un an après.

A la fin du conflit international, Belaïev sert comme pilote de chasse dans la Flotte du Pacifique. Il mène des actions de combat contre les Japonais sur des Yak et des Mig, en attaquant notamment à la mitrailleuse, les fortifications nippones du sud de l’île de Sakhaline. Puis, il est affecté dans de nombreuses unités des Forces aéronavales du Pacifique, sur une période de onze ans. C’est au cours d’un vol de reconnaissance au-dessus de l’océan, qu’il fait preuve de sang-froid. La pompe d’alimentation automatique en carburant de son appareil, cesse de fonctionner. Belaïev ramène alors son avion d’une main, tout en actionnant la pompe de l’autre main, qui va rester ensuite paralysée plusieurs jours. En 1956, il rentre à l’Académie de l’Armée de l’Air du Drapeau Rouge, qu’il quitte trois ans plus tard, avec son diplôme en aéronautique. Il est alors nommé Chef d’escadrille dans la Flotte de la Mer Noire.

En mars 1960, Belaïev est admis à l’âge de 35 ans dans le 1er groupe de vingt cosmonautes. C’est le plus diplômé avec Komarov et il cumule le plus grand nombre d’heures de vol. C’est aussi le doyen et à cause de son âge, il va vivre dans la crainte de ne pas connaître la grande aventure. Belaïev est calme et réservé, sérieux et très compétent. Il rit peu souvent et ne cause pas beaucoup. " Je m’exprime difficilement et, de plus, je n’aime pas parler. Peut-être parce que je n’ai pas la parole facile " reconnaît-il. Passionné par la peinture et il aime aussi écrire des poèmes.

Belaïev devient le premier Commandant de l’équipe des cosmonautes et comme ses collègues, il se prépare aux vols. Lors d’un test dans la chambre d’isolation (Appelée également chambre des horreurs dans laquelle un silence oppressant alterne avec des bruits d’explosions, de gémissements et de hurlements), un court-circuit déclenche un début d’incendie que Belaïev, maître de lui, parvient à éteindre au lieu de s’enfuir de la pièce.

Son entraînement comporte aussi des sauts en parachute. En août 1961, il se prépare à se poser pour la vingt-deuxième fois, lorsqu’une bourrasque de vent s’engouffre dans la voilure, le pousse rapidement vers le sol et le traîne sur plusieurs mètres. Le bas de sa jambe gauche heurte violemment une grosse pierre. Le diagnostic est terrible : une double fracture au-dessus de la cheville que les chirurgiens ne peuvent pas opérer. Belaïev voit sa carrière sérieusement compromise, car les instructeurs ne lui laissent pas espérer sa réintégration dans le groupe d’entraînement aux épreuves physiques.

Pourtant, il va montrer sa volonté et prendre en charge sa guérison qui dure un an. Il suit la partie théorique de sa formation et il continue ses études à l’Académie de l’Armée de l’Air, aidé par des béquilles dans ses déplacements. Le reste du temps, il effectue des exercices de rééducation, en mettant en pratique les conseils de son père, médecin de campagne : pour souder une fracture, il faut accroître la charge sur le membre cassé. Alors, Belaïev va quotidiennement lever sa jambe valide, pour que l’autre jambe handicapée porte le poids de son corps. Puis, il soulève des haltères de plus en plus lourds et enfin, il attache, avant de s’endormir, des masses de plomb autour de sa cheville. Le résultat stupéfie les médecins : les os se sont ressoudés correctement. Des massages, des bains de boue et d’eau chaude complètent son rétablissement. Cependant, les docteurs de la Cité des Etoiles hésitent à lui donner l’autorisation de sauter à nouveau en parachute. Finalement, ils acceptent et il arrive à vaincre son appréhension, en réussissant parfaitement le saut de sa résurrection. Il reprend alors toutes ses activités physiques au milieu de l’année 1962.

Début 1963, Belaïev supervise la sélection de nouveaux cosmonautes et, en ce qui le concerne, le retard qu’il a pris dans son entraînement, l’a empêché d’être retenu sur un des six premiers vols du programme Vostok. La bonne nouvelle arrive en septembre 1963 : il est désigné pour participer à une des quatre missions suivantes, qui pourrait être Vostok 8, mais en février 1964, on décide de ne pas réaliser ces vols et de transformer le Vostok en un vaisseau appelé Voskhod. Belaïev est affecté à ce nouveau programme en avril 1964 et il espère être choisi comme le futur premier piéton du Cosmos. Trois mois après, il est nommé commandant du Voskhod 2 et le marcheur de l’Espace s’appelle Leonov qui est son coéquipier.

Il se demande toutefois s’il va vraiment partir, car des obstacles vont se dresser devant lui jusqu’à la veille de son vol. La première alerte intervient en janvier 1965. Durant un essai en centrifugeuse, Belaïev éprouve des difficultés à résister aux accélérations. Si cela se reproduit, son remplacement sera décidé par Kamanine, le Directeur des équipages. Plus tard, ce dernier reçoit des pressions de sa hiérarchie, pour que Beregovoï prenne la place de Belaïev. Kamanine refuse vu qu’il ne fait pas partie de l’équipage de remplacement, qu’il n’a pas les six mois d’entraînement nécessaires pour ce vol, qu’il est trop grand et trop lourd pour embarquer dans le Voskhod.

Une seconde alerte a lieu en février 1965. Lors d’un examen, les médecins découvrent sur le cardiogramme de Belaïev, une extra-systole qui est une contraction supplémentaire du cœur. La Commission de sélection s’interroge alors sur son maintien ou non pour la mission Voskhod 2. Le vote est positif, compte tenu que Komarov atteint du même problème, a parfaitement supporté son vol en octobre 1964. La dernière alerte surgit neuf jours à peine avant le départ. Korolev, le Directeur du programme spatial, est furieux d’apprendre qu’on cherche encore à remplacer Belaïev, cette fois-ci par Khrounov, la doublure de Leonov.

Du 18 au 19 mars 1965, Belaïev effectue enfin à bord de Voskhod 2 (5,68 tonnes/5,42 mètres), son unique mission d’1 j 2 h 02 autour de la Terre, en compagnie de Leonov. C’est le premier vol d’un équipage de deux cosmonautes et à une altitude record de 475 km. Peu avant le lancement, Belaïev sourit et son visage rayonne de bonheur, mais il ne peut s’empêcher de dire à Leonov : " Je n’y croirai que lorsqu’on aura fermé dernière nous, la porte de la cabine ". C’est fait. Le vol commence et il va se terminer comme dans un film d’aventures.

Une fois en orbite, Belaïev déploie le sas dans lequel Leonov se glisse pour sortir dans le vide et devenir, pendant 12 mn, le 1° homme à marcher dans l’Espace. Son scaphandre prend alors du volume et pour repasser dans le sas, il est contraint de réduire dangereusement la pression de sa combinaison. Leonov retourne ensuite dans la cabine, mais l’écoutille ne se referme pas hermétiquement. L’atmosphère de nitrogène et d’oxygène s’échappe lentement et les systèmes de bord compensent la perte par un complément d’oxygène qui atteint un taux critique dans la composition de l’air. Les cosmonautes craignent qu’une étincelle sur un circuit électrique ne provoque une explosion dans ce milieu inflammable.

En baissant la température pour diminuer l’humidité, Belaïev parvient à stabiliser l’atmosphère à un niveau de sécurité plus sûr. Devenu inutile, le sas est éjecté et cette action va accélérer la rotation du Voskhod que les deux hommes supportent difficilement. Elle va être corrigée seulement avant le retour sur Terre, pour économiser le carburant du contrôle d’attitude du vaisseau. A la 13° orbite, la pression dans les réservoirs d’air tombe de 75 à 25 atmosphères.

Les techniciens indiquent que si la chute continue, il restera de l’oxygène pour trois heures de temps, soit jusqu’à la 17° orbite durant laquelle doit s’effectuer la rentrée. A la 14° orbite, la pression n’est pas descendue davantage. Heureusement, car les cosmonautes ne peuvent pas revenir à la 17° orbite.

Belaïev annonce calmement : " Allumage automatique négatif ". Il informe le sol de la panne du système d’orientation automatique vers le Soleil, chargé d’aligner correctement le Voskhod, avant la mise en service du rétrofreinage. Le Centre de contrôle, par la voix de Gagarine, transmet alors à Belaïev les données pour une rentrée manuelle à la 18°, la 19° ou la 23° orbite.

Dès la 18° orbite, il va réussir ce que personne avant lui, n’a eu l’occasion de faire, mais au prix d’une acrobatie d’une durée de 46 secondes qui va décaler de 370 km, le site d’atterrissage. Car l’appareil qu’il doit utiliser n’est pas à sa portée. Pour ne pas le gêner, Leonov doit quitter son siège que Belaïev traverse pour atteindre le senseur optique de l’horizon terrestre fixé sur le hublot. Après avoir orienté le Voskhod, il reprend sa place avec Leonov et il allume avec succès les rétrofusées.

Comme lors de certains vols du Vostok, Belaïev constate que le module de service ne se détache pas immédiatement de la cabine qui va alors prendre une trajectoire très raide de rentrée. Les cosmonautes subissent une accélération de 10 g qui fait éclater de petits vaisseaux sanguins dans leurs yeux. Puis, le parachute se déploie et le Voskhod se dirige vers une forêt d’une montagne de l’Oural, en Sibérie. Il passe par miracle entre deux sapins et se pose sur un épais tapis de neige. Belaïev et Leonov sortent de la capsule en forçant la trappe, bloquée par une grosse branche.

Ils sont émerveillés par le spectacle de cette nature endormie, en cette claire matinée d’hiver. Ils respirent à pleins poumons l’air frais et se précipitent dans les bras l’un de l’autre. Pour signaler leur arrivée, Leonov ne peut envoyer qu’un message en morse qui est capté par un avion cargo et retransmis. Quatre heures plus tard, le pilote d’un hélicoptère distingue le parachute du Voskhod avec ses raies orange, étalé sur la cime des arbres et un peu plus loin, Belaïev et Leonov agitant les bras depuis un endroit dégagé, mais pas assez grand pour que l’hélicoptère puisse atterrir.

Une trop fragile échelle de corde est jetée pour des cosmonautes revêtus d’un lourd et rigide scaphandre, qui refusent de la monter. Un second appareil largue ensuite un paquet contenant des bottes fourrées et un autre renfermant des vêtements chauds qui s’accroche malheureusement aux branches des arbres. Pour se protéger du froid, les deux hommes essaient sans succès de récupérer la voilure du parachute, en tirant sur les suspentes. Pendant ce temps, les secouristes débarqués d’un hélicoptère cinq kilomètres plus loin et ceux à bord de véhicules tout terrain, n'arrivent pas à trouver les cosmonautes avant la tombée du jour.

Belaïev et Leonov passent donc la nuit dans le Voskhod dont un orifice laisse passer un froid glacial et par lequel ils entendent le hurlement des loups. Au matin, un hélicoptère survole de nouveau le site d’atterrissage et aperçoit un cosmonaute en train de couper des branches, tandis que le second se prépare à les brûler. Dans la journée, Belaïev et Leonov voient enfin arriver deux équipes de secours avec qui ils vont passer la nuit dans des conditions plus confortables que la précédente, puisqu’une hutte est construite près d’un grand feu. Le lendemain, ils repartent avec les secouristes pour parcourir 9 km en ski, afin de rejoindre un hélicoptère M-4 posé sur un terrain dont les arbres ont été abattus pour la circonstance.

L’aventure est terminée. Celle du programme Voskhod également, car Michine, le successeur de Korolev décédé en janvier 1966, va l'interrompre trois mois après sa disparition. Il estime que les quatre autres missions vont retarder le nouveau programme Soyouz et ne présentent aucun intérêt, si on les compare aux vols de la Gemini américaine.

En septembre 1966, Belaïev est désigné Chef de l’entraînement pour les occupants des futures stations d’observation militaire Almaz (Saliout 3 et 5). L'année suivante, il est aussi chargé de la formation des cosmonautes nouvellement recrutés et de ceux qui doivent survoler et atterrir sur la Lune (Programmes L1 et L3). Il est tellement estimé dans ses fonctions que ses collègues demandent vainement en 1968, son affectation en tant que Commandant des équipes de cosmonautes, à la place de Nikolaïev qui ne fait pas l’unanimité. En 1969, une autre occasion se présente à lui de repartir dans l’Espace : il est désigné commandant d’un des quatre équipages de la station Almaz.

Mais en décembre 1969, il tombe gravement malade et les chirurgiens doivent procéder à l’ablation d’une grosse partie de son estomac. Belaïev décède le 10 janvier 1970 à l’âge de 45 ans, suite à des complications consécutives à l’intervention.


Le 10° astronaute, Charles (Pete) Conrad Jr,
est né le 2 juin 1930 à Philadelphie (Terre). A sa naissance, les parents ne sont pas d’accord sur le prénom qu’il doit porter. Son père Charles exige qu’il s’appelle Charles Junior, mais sa mère est fatiguée de toujours préciser " Junior " pour parler de son fils. Elle décide alors de lui donner le surnom de Pete, diminutif de Peter qu’elle souhaitait comme prénom. Il va le garder toute sa vie. Jusqu’à l’âge de treize ans, le jeune Conrad tient une place remarquée parmi les derniers de sa classe. Heureusement, à partir de quatorze ans, il va se passionner pour tout ce qui vole et, pour faire carrière dans l’aviation, il devient un bon élève. Il passe ses vacances à tondre l’herbe d’un aérodrome afin de se payer des leçons de pilotage. Il obtient son brevet à seize ans.

Il rentre à l’Université de Princeton d’où il sort en 1953 avec sa licence en aéronautique, pour s’engager dans l’Aéronavale et pouvoir ainsi piloter le plus possible. Conrad suit un entraînement à Pensacola puis à Jacksonville, avant d’être admis en 1957 à la dure Ecole de Patuxent River où il est pilote d’essai, instructeur de vol et ingénieur-performance. Il met au point des avions de chasse expérimentaux dont l’A3J Vigilante, le F4-H Phantom et le F8U-2N Crusader. Il " crève le plafond " pour atteindre la limite des performances des appareils, comme ses camarades du groupe 20 dont la moitié trouve la mort dans des accidents. Parmi les rescapés figurent deux futurs astronautes, Schirra et Lovell. Conrad fait également la connaissance plus tard de Gordon qui devient son ami et avec qui, il volera sur Gemini 11 et Apollo 12, de Bean qu’il forme et qui l’accompagnera sur la Lune et de Stafford qu’il rencontre à l’Ecole des Pilotes d’essai d’Edwards, avant son admission à la Nasa, la même année que lui.

En 1959, il se porte candidat pour subir les sévères tests, dans l’espoir d’être retenu comme astronaute du programme Mercury. Mais Conrad va se mettre en colère à la clinique Lovelace. Il ne supporte plus d’être un rat de laboratoire qui doit s’administrer de fréquents lavements de baryum, douloureux et humiliants, pour que les radiologues examinent, encore et encore, son côlon. Il rentre alors brusquement dans la pièce occupée par le docteur Schwichtenberg, pour déposer sur son bureau une poche à lavement et lui annoncer : " Vous avez devant vous un homme qui vient de se donner son dernier lavement ! ".

Son mécontentement se manifeste aussi à la base aérienne de Wright-Patterson où la psychologue Gladys Loring le regarde comme une bête curieuse et l’agace avec ses tests. Un jour, il renverse les rôles et se permet de l’appeler par son prénom. Surprise, elle entend Conrad lui dire : " Ah ! Ah ! Gladys ! Vous avez touché votre oreille. Nous appelons cela inhibition de l’exhibitionnisme ". Et il note sur un carnet identique à celui de la psychologue, les remarques qu’il vient de lui faire. De retour à Patuxent River, il attend la réponse de la Nasa sur sa sélection comme astronaute. Elle est négative. Il reconnaît qu’il n’a pas eu un comportement parfait lors des examens. Sur son dossier figure en plus la mention " Inapte aux vols de longue durée " (Conrad battra plus tard deux records de durée à bord de la cabine Gemini 5 et de la station Skylab). Il se promet de maîtriser ses émotions lors du prochain recrutement. En 1961, il quitte Patuxent River pour être affecté à la base aéronavale de Miramar comme instructeur de vol et pilote sur le porte-avions USS Ranger.

En septembre 1962, Conrad entre dans la 2° équipe d’astronautes, à l’âge de 32 ans. Il est connu pour sa gaieté et son franc-parler, son dynamisme et son excellent moral. Il pratique le golf et la natation, le ski nautique et la conduite de voitures de sport. On le considère comme un idéaliste, car il pense que beaucoup trop d’Américains travaillent pour la mauvaise cause : le culte du dollar. " Ils vendraient des sièges de cabinet si cela devait leur rapporter plus " affirme-t-il.

En février 1965, Conrad est désigné copilote de Gemini 5 et il est prévu qu’il soit le premier Américain à effectuer une sortie partielle, le buste exposé dans l’Espace, mais l’opération est confiée à White de Gemini 4 qui finalement réalisera une sortie complète. 
Du 21 au 29 Août 1965, Conrad effectue sa 1° mission de 7 j 22 h 55 à bord de Gemini 5 (3,60 tonnes/5,74 mètres) autour de la Terre, en compagnie de Cooper. Pour la première fois, un vaisseau emporte une pile à combustibles qui fournit de l’électricité et de l’eau, nécessaire pour les longs vols. 
Dès la première orbite, la pression du réservoir d’oxygène de la pile baisse, entraînant une diminution de la puissance électrique. La Nasa décide alors le retour de l’équipage. Puis, la pression du réservoir se stabilise et remonte lentement. L’autorisation est donnée de continuer le vol pour une durée de 24 heures, renouvelables. Conrad craint que la mission se termine, mais Cooper le rassure. Pour économiser de l’énergie, le rendez-vous avec le satellite Rep largué auparavant, est annulé. Un ordinateur qui doit contrôler le fonctionnement de certains organes de la Gemini, tombe en panne. Bien que cela ne soit pas trop grave, Conrad ne peut s’empêcher de déclarer : " L’organisation laisse vraiment à désirer ". Puis, deux soupapes des éjecteurs de carburant du système d’orientation se bloquent et du combustible se perd. Le reste du vol doit donc se faire en vol libre et les observations qui nécessitent une orientation de la cabine sont supprimées. 
conrad-gemini-5.jpg La pile à combustibles produit trop d’eau et pour éviter qu’elle soit noyée, elle est mise en veilleuse. La consommation d’énergie est donc considérablement réduite et lorsque le chauffage est débranché, la température tombe au-dessous de 0°. Des glaçons se forment sur les vitres. " Nous sommes ankylosés et même les rebords de nos fauteuils font mal " communique Conrad. Les astronautes tentent de ranger le compartiment à vivres et Conrad exagère à peine lorsqu’il annonce : " A vrai dire, nous sommes dans les détritus jusqu’aux oreilles ". Le dernier jour du vol, l’équipage dialogue avec leur collègue Carpenter à bord du laboratoire sous-marin Sealab II. Malgré les incidents, les astronautes établissent un record de durée équivalent à un aller-retour Terre-Lune.

Un mois après la fin de son vol, Conrad est nommé doublure d’Armstrong pour la mission Gemini 8 de mars 1966, puis commandant de l’avant-dernier vol du programme. Il accueille avec enthousiasme la proposition audacieuse de certains ingénieurs qui n’est pas retenue et qui consiste à placer sa Gemini, grâce à un étage-fusée Centaur, sur une orbite terrestre de grande apogée permettant le survol de la Lune. 
Du 12 au 15 septembre 1966, Conrad accomplit sa 2° mission de 2 j 23 h 17 sur Gemini 11 (3,79 tonnes) autour de la Terre, avec Gordon. Il va alors réussir le 1° rendez-vous éclair avec un étage-fusée Agena, en moins d’une révolution, préfigurant ainsi la rencontre de l’étage de remontée du module lunaire avec la cabine Apollo autour de la Lune. Mais les instruments de Gemini n’indiquent pas si la cible Agena est prête pour l’amarrage que Conrad peut réaliser malgré tout. Il sépare ensuite la cabine pour évoluer autour de l’étage-fusée, puis Gordon procède à quatre autres amarrages, suivis d’un essai du moteur d’Agena.

Plus tard, Gordon effectue aussi une sortie de 33 mn écourtée, car il est fatigué et aveuglé par la sueur sur sa visière. Il a cependant le temps de s’asseoir péniblement à califourchon sur l'avant de la Gemini, encouragé par Conrad : " Vas-y, cow-boy ! ". Il fixe sur la cabine l’extrémité d’un câble enroulé dans un container vissé sur l’étage-fusée. Par la suite, Conrad allume le moteur de l’Agena qui propulse Gemini à une altitude record de 1.370 km pour permettre l’étude des ceintures de radiations, puis la redescend sur une orbite basse où Gordon effectue une sortie partielle de 2 h 08, le buste exposé à l’Espace. Il peut ainsi prendre des photos des étoiles et de la Terre. Conrad se sépare enfin de l'Agena et s’éloigne dans le but de tendre le câble entre les deux engins. Mais le filin s’accroche à une poignée de l'étage-fusée et il doit manœuvrer habilement la cabine pour le dégager et le tirer lentement. L’allumage des propulseurs de Gemini permet alors au tandem Gemini-Agena de se mettre en rotation, créant pour la première fois une mini pesanteur à bord d’un engin spatial, comme on pourrait la trouver dans une station spatiale. Mais après que la rotation ait pris de la vitesse, l’attelage commence à se déstabiliser et Conrad doit faire sauter le câble. A la fin du vol, un dernier rendez-vous intervient avec l'étage-fusée, suivi d’un vol en formation qui va consommer la presque totalité du carburant disponible, empêchant Gemini de revenir sur une orbite plus basse pour mieux préparer sa rentrée. Elle peut avoir lieu néanmoins pour la première fois en régime automatique comme prévu, avec un amerrissage à moins de 5 km du point calculé.

A la fin de l’année 1967, Conrad est nommé remplaçant éventuel de McDivitt sur Apollo 8, pour le premier vol du module lunaire (LM) en orbite terrestre. Un équipage de réserve devenant l’équipage principal du 3° vol suivant, il doit donc être ensuite désigné commandant d’Apollo 11 (qui sera la mission historique, mais personne ne le sait à ce moment-là). Le destin ne veut pas que Conrad fasse son entrée dans le Grand Livre de l'Histoire, car dès le mois d'avril 1968, il apparaît que le LM ne sera pas prêt pour la fin de l’année. La Nasa décide alors en août 1968 de permuter les équipages pour utiliser le créneau de lancement prévu en décembre 1968. L’équipage de Borman d’Apollo 9 qui devait essayer le LM sur une orbite terrestre de grande apogée, est transféré sur Apollo 8 pour le premier vol de la cabine Apollo autour de la Lune que les Soviétiques veulent survoler. Borman a comme doublure Armstrong (qui sera trois vols après, le commandant d’Apollo 11 et le premier homme sur la Lune). L’équipage principal de McDivitt et son équipage de réserve dirigé par Conrad, sont rétrogradés sur Apollo 9. En conséquence, Conrad est nommé commandant d’Apollo 12 en mars 1969.

Du 14 au 24 novembre 1969, Conrad réalise sa 3° mission de 10 j 4 h 36 à bord d’Apollo 12 (43,84 tonnes/18,12 mètres), en compagnie de Bean et de Gordon. Le décollage de Saturn V a lieu sous la pluie et dans la brume. Soudain, quelques secondes après, Conrad annonce : " Je crois que nous avons été touchés par un éclair ". Dans la cabine, tous les signaux d’alarme s’allument, puis toutes les lumières s’éteignent. Conrad continue : " Nous n’avons pas de courant électrique. Les piles à combustibles n’ont pas l’air de fonctionner ". Le directeur de vol Griffin s’apprête alors à éjecter la cabine Apollo. Mais Conrad rassure le sol : " Ca y est, le courant est revenu ". Les batteries ont pris le relais des piles, mais sans arriver à tout alimenter. La plate-forme inertielle chargée du guidage, tombe en panne. Puis, tout redevient normal et le vaisseau lunaire se place en orbite terrestre. Conrad a peur que la foudre, qui a frappé par deux fois, ait endommagé si sérieusement les équipements qu’ils soient obligés de revenir sur Terre. Gordon réussit à remettre en marche la plate-forme et, après des vérifications, le feu vert est donné pour le départ vers la Lune des trois joyeux astronautes.

Apollo 12 se met en orbite lunaire. Conrad et Bean dans le LM (6,98 mètres) se séparent de la cabine occupée par Gordon et atterrissent sur l’Océan des Tempêtes, moins de 200 m à peine de la sonde Surveyor 3, posée en avril 1967. Conrad siffle de satisfaction. C’est le 2° débarquement humain sur la Lune et il devient le 3° piéton lunaire. Les deux astronautes installent la première station scientifique Alsep, parcourent 2,3 km et ramassent 34 kg de roches.

Ils s’approchent de Surveyor pour ramener des pièces que Conrad indique à Bean : " C’est ça, là, en douceur, vas-y, coupe le…je le tiens…Il faudra prendre ça aussi…ils en auront besoin…et ça aussi. Ca va leur faire plaisir…la caméra…la pelle…oh ! Merveilleux !". Conrad est si heureux du travail accompli à l'issue de ses deux sorties d'un total de 7 h 45, qu'il entonne la chanson du film Blanche-Neige et les Sept nains : " Aï ho, aï ho, je rentre du boulot ", en grimpant l'échelle du module lunaire. Conrad et Bean décollent après un séjour record de 1 j 7 h 31 pour rejoindre Gordon à bord de la cabine Apollo qui sort de l’orbite lunaire après 3 j 16 h 56.

De retour sur Terre, le passionné Conrad laisse entendre qu’il veut revenir sur la Lune. Il peut espérer être nommé comme doublure de Cernan qui attend son affectation sur Apollo 17 et prendre ensuite le commandement d’Apollo 20, le dernier vol du programme. Mais cette mission est annulée par l’Administration Nixon, en janvier1970. Conrad se souvient certainement de la déclaration du Président des Etats-Unis qui avait assisté à son lancement sur Apollo 12 : " Je suis davantage en faveur du programme Apollo ". Le trop gourmand Conrad s’intéresse alors aux vols Apollo 18 et 19 dont les équipages sont officieusement connus. Stafford, le Chef du Bureau des Astronautes, trouve qu'il exagère : " Désolé Pete, tu n’auras pas une autre mission sur la Lune ". En septembre 1970, les vols Apollo 18 et 19 sont eux aussi hélas, supprimés.

A défaut de repartir sur la Lune, Conrad obtient, en août 1970, sa nomination comme Chef du nouveau programme de station orbitale Skylab, au sein du Bureau des astronautes. Il remplace Cunningham qui occupe ce poste depuis près de deux ans, après son vol Apollo 7. Au début de l’année 1971, Slayton, le Directeur des Equipages, désigne Conrad, commandant du premier équipage d’occupation de la station, car il veut quelqu’un de très expérimenté. Le 10 mai 1972, Conrad échappe à la mort. Son avion à réaction T-38 que les astronautes utilisent pour leurs déplacements, devient incontrôlable et s’écrase au sol, peu après qu’il se soit éjecté en parachute.

Le 14 mai 1973, une Saturn V à deux étages, porteuse de la station Skylab (74,78 tonnes/25 mètres), décolle pour la mission Skylab 1. Soixante-trois secondes plus tard, les trop grandes vibrations du lancement détachent le bouclier d’aluminium thermique et anti-météoritique, du corps de la station. Sous l’effet de la vitesse, il se déchire et arrache le carénage abritant un panneau solaire, tandis qu’un morceau du bouclier va s’encastrer dans le carénage du second panneau, l’empêchant de se déployer en orbite. Le départ de la Saturn IB emportant Conrad et ses compagnons, est reporté dans l’attente de l’analyse de la situation. Pendant dix jours, l’équipage va répéter intensivement les opérations qu’il doit réaliser pour rendre habitable le Skylab. Sans protection, il est peut être bombardé de micrométéorites et sa température intérieure va grimper jusqu’à 50°, risquant d’anéantir la nourriture, les films et de dégager des gaz toxiques provenant des matières plastiques surchauffées. Et il n’a que la moitié de son énergie électrique en provenance des panneaux de l’observatoire solaire.

Du 25 mai au 22 juin 1973, Conrad effectue son 4° et dernier vol Skylab 2, une mission record de 28 j 50 mn autour de la Terre, en compagnie de Weitz et de Kerwin, médecin de formation, amenés par une Apollo (19,98 tonnes/11,14 mètres). Les premiers dépanneurs de l’Espace emportent avec eux, une trousse à outils, un parasol thermique et anti-météoritique, en pièces détachées et des réservoirs supplémentaires pour les piles à combustibles. Conrad s’exclame lors de l’ascension vers l’orbite : " Houston, ici Skylab 2…Skylab 2…Nous réparerons n’importe quoi…montée parfaite…belle mise en scène ! ".

Il amène la cabine Apollo au niveau du panneau solaire bloqué contre la paroi, pour que Weitz puisse réaliser une sortie partielle de 37 mn, par l’écoutille. Il n’arrive pas à enlever avec la perche et son crochet, le morceau d’aluminium figé dans le carénage du panneau. Ce n’est que partie remise. La cabine se dirige alors vers l’avant du Skylab, mais un défaut dans la pièce d’amarrage empêche les deux engins de se réunir en douceur, après sept essais. Le huitième réussit grâce à une pénétration en force. C’est le soulagement.

Conrad et ses coéquipiers pénètrent dans la station surchauffée, avec des masques à gaz et les éléments du parasol qu’ils montent. Ils ouvrent un sas d’expériences et glisse le parasol plié de 7 m de côté vers l’extérieur, mais il ne s’ouvre qu’à moitié. Cela est suffisant cependant pour que la température tombe progressivement de 50° à 28°. En raison de la pénurie d’électricité, une partie seulement du programme peut commencer : études médicales, observation du Soleil, télédétection des ressources terrestres, expériences biologiques.

Le 2 juin, Conrad fête son 43° anniversaire et cinq jours après, il effectue une extraordinaire sortie de 3 h 30, avec Kerwin chargé de dérouler son cordon ombilical. Conrad pousse devant lui chacune des cinq perches télescopiques emboitées qu’il pose sur la paroi de la station, puis il avance péniblement le long de cette rampe de huit mètres.

Il atteint le lambeau métallique planté dans le carénage contenant le panneau solaire et il réussit à le couper avec une cisaille. Il attache ensuite une corde sur le carénage, se retourne, passe la corde par-dessus son épaule et la tire, en se penchant en avant. Lentement, le carénage de 9,5 m de long se positionne en angle droit et le panneau solaire se déploie enfin. L’énergie à bord est maintenant suffisante pour la sécurité de la station et la réalisation de 90 % des expériences prévues. Les astronautes peuvent alors prendre une douche. Conrad s’écrie : "Vous vous adressez à trois gars propres comme des sous neufs et qui sentent bon ! ". Neuf jours après sa première sortie, il sort une seconde fois pour 1 h 44 en compagnie de Weitz, pour récupérer les films de l’observatoire solaire. Il nettoie aussi l’objectif de la caméra et tape avec un marteau afin de remettre en marche un des régulateurs de la centrale électrique. Après ce long séjour en apesanteur et une fois la cabine posée, Conrad est victime de très légers étourdissements, tandis que Weitz et Kerwin souffrent de vertiges.

Conrad quitte la Nasa en février 1974 pour devenir Vice-président des opérations de la firme de télévision par câble, l’American Television and Communications Corp. Puis, il va occuper des postes de Vice-president, de 1976 à 1996, chez le constructeur aérospatial McDonnell Douglas où il dirige les secteurs de la vente d'avions et du développement des nouveaux programmes aéronautiques et de satellites. En 1990, Conrad rejoint la Space Systems Compagny de McDonnell Douglas, pour participer au projet de station spatiale internationale, aux études sur la colonisation de la Lune et l’exploration de Mars et aux essais sur le lanceur récupérable Delta Clipper (DC-X).

En 1996, il crée l'Universal Space Lines (USL) pour mettre au point une stratégie permettant un accès plus facile à l’Espace et répondre ainsi aux besoins commerciaux. Pour concrétiser ce programme, il forme trois sous-compagnies : l’Universal Space Network (USN), la Rocket Development Compagny (RDC) et l’Universal Space Ware (USW). Au printemps 1999, Conrad dit en souriant que lorsqu’il aura 77 ans, il espère que la Nasa l’enverra de nouveau sur la Lune, comme elle a envoyé Glenn à 77 ans de nouveau en orbite terrestre. Mais Conrad n’arrive pas à cet âge. Il décède le 9 juillet 1999 à 69 ans, des suites d’une hémorragie interne, cinq heures après être tombé de sa moto, une Harley-Davidson, sur le lacet d’une route de montagne, près de Ojai en Californie. Très ému par sa disparition, Armstrong déclare : " Pete était le meilleur homme que j’ai jamais connu. Il me traitait comme un frère. "

   

Le 12° cosmonaute, Gueorgui T. Beregovoï, est né le 15 avril 1921 à Yenakiyevo (Terre). Enfant, il construit des modèles réduits d’avions et après avoir fini sa scolarité à 17 ans, il part travailler dans une aciérie. Il ne va pas y rester longtemps, car il ressent d'agréables sensations en prenant des leçons à l’aéroclub où il est inscrit. Il devient pilote amateur et, pour aller plus haut et plus vite, il rentre en 1938 à l’Ecole de l’Armée de l’Air de Lougansk. Trois ans après, Beregovoï reçoit son diplôme de pilote de chasse, alors que vient de commencer la 2ème guerre mondiale et que les troupes allemandes pénètrent en Union Soviétique.

Il est affecté dans une escadrille de la division du major général Kamanine qui va être, vingt ans plus tard, le Directeur des équipages de cosmonautes. De 1941 à 1945, Beregovoï effectue 185 missions de combat contre les appareils de la Luftwaffe, pour permettre aux blindés et à l’infanterie soviétiques de repousser l’envahisseur, sans être trop inquiétés par le bombardement aérien. A trois reprises, son avion est touché et il tombe en parachute sur le territoire occupé par l’ennemi, mais il réussit à rejoindre son unité après avoir traversé des champs boueux et des forêts enneigées. En 1945, son dernier fait d’armes est de participer à la libération de la Tchécoslovaquie.

La guerre terminée, Beregovoï entre à l’Ecole supérieure des officiers, puis il est admis en 1948 à l’Ecole des pilotes d’essai de Schelkovo. Pendant six ans, il va mettre au point 63 types d’avions dont le MiG 15 dans sa version tous temps et le MiG 19 équipé de moteurs-fusées d’appoint pour son décollage. Il forme ensuite les jeunes recrues. Tout en exerçant son métier, il suit à partir de 1953, des cours par correspondance de l’Académie de l’Armée de l’Air du Drapeau Rouge qui lui décerne son diplôme en aéronautique en 1956, après la réussite à son examen. Le 12 avril 1961, lorsque Gagarine ouvre la voie de l’Espace, Beregovoï voudrait, lui aussi, participer à cette grande aventure, mais il se trouve trop âgé. Il a 40 ans et Gagarine, 27. En décembre 1963, Roudenko, qui supervise l’entraînement des cosmonautes, estime que la venue d’officiers expérimentés est nécessaire pour leur formation, après qu'ils aient effectué une mission spatiale. Informé, Beregovoï s’empresse alors de poser sa candidature.

En janvier 1964, Beregovoï est admis dans le Corps des Cosmonautes et rattaché au 2° détachement de pilotes sélectionnés un an plus tôt. Très loquace, il est aussi connu pour son humour excessif et sa grande passion pour la conduite automobile.

Les " anciens " cosmonautes ne sont pas contents de voir arriver un héros de guerre couvert de décorations et un des meilleurs pilotes d’essai. Il est recruté à 43 ans, bien que l’âge maximun autorisé soit de 35 ans, et on lui a promis pour très bientôt une mission, alors que trente-quatre d'entre eux attendent leur tour, la plupart depuis quatre ans. Kamanine rassure ses jeunes troupes. Beregovoï ne s’envolera que lorsqu’il aura terminé son long entraînement. Cependant, il est de suite intégré dans le groupe de ceux qui préparent le prochain vol Vostok 7, prévu en avril 1964.

Grâce à Roudenko, il bénéficie en plus d’une formation accélérée qui va aggraver leur mécontentement. Mais en février 1964, les missions Vostok 7 à 10 sont supprimées pour laisser la place au programme Voskhod. Quatre mois après, Kamanine se prépare à sélectionner les équipages des cinq premiers vols du Soyouz qui doit prendre la relève du Voskhod. Roudenko veut que Beregovoï occupe un poste de commandant de bord, mais Kamanine lui répond que pour tenir cette fonction, le cosmonaute doit, au préalable, avoir réalisé un vol.

En janvier 1965, les supérieurs hiérarchiques de Kamanine vont alors faire pression sur lui, pour que Beregovoï prenne la place de Belaïev pour la mission Voskhod 2 de mars 1965. Le Directeur des équipages leur tient tête et il refuse, en arguant du fait que Beregovoï n’a pas les six mois d’entraînement requis pour ce vol, qu’il est trop grand (1,80 m) et trop lourd (84,5 kg) pour occuper le vaisseau avec un autre cosmonaute. La taille standard et le poids moyen sont respectivement de 1,71 m et de 73 kg. Il conseille donc au doyen des cosmonautes de perdre du poids.

Deux mois plus tard, c’est au tour de Roudenko de demander que Beregovoï remplace Volynov pour le vol Voskhod 3 prévu pour le deuxième trimestre de 1966. Kamanine le retient uniquement comme doublure et il promet de l’affecter sur Voskhod 4. Mais en mai 1966, Michine, le successeur de Korolev, le patron du programme spatial, annule les missions Voskhod 3 à 6 qui, selon lui, vont retarder le programme Soyouz.

Michine et Roudenko estiment que Beregovoï ne peut pas attendre indéfiniment un vol spatial, vu son âge et les conditions de son engagement. Ils proposent sa nomination comme commandant du 1er Soyouz, mais Kamanine est toujours réticent à cause justement de son âge avancé (pour l’époque), bien qu'il ait fait un effort pour perdre du poids. En décembre 1966, il le nomme cependant doublure dans l’équipage de Soyouz 5, avec une promesse pour une affectation sur Soyouz 7. Début 1967, Beregovoï voit soudain se rapprocher une opportunité de vol tant espérée. Il est désigné comme le seul passager du Soyouz 4 et il partira après le vol solitaire que Gagarine doit effectuer sur Soyouz 3.

La mort de Komarov le 24 avril 1967, après son retour précipité à bord de Soyouz 1, va encore accélérer son avancement dans l'ordre des expéditions. Cinq jours après l’accident tragique, Kamanine décide de ne plus risquer la vie de Gagarine et il nomme Beregovoï comme pilote du Soyouz 3, chargé de s’amarrer au Soyouz 2 occupé par l'équipage de Bykovsky. L'opération doit simuler l'accostage de l'étage de remontée du module lunaire avec le vaisseau en orbite autour de la Lune. Un an plus tard et par prudence, on préfère que le Soyouz 2 ne soit pas habité. Peu avant son départ, Beregovoï échoue dans son dernier examen de qualification pour son vol. Au lieu d’être remplacé par sa doublure Chatalov comme le prévoit le règlement, on lui fait repasser les épreuves qu'il va réussir, cette-fois ci.

Du 26 au 30 octobre 1968, Beregovoï effectue à bord de Soyouz 3 (6,57 tonnes/6,98 mètres), son unique mission de 3 j 22 h 50 mn autour de la Terre. A 47 ans, il est le plus âgé à partir pour le Cosmos avec la lourde tâche d’expérimenter le vaisseau modifié. La cabine est placée à 11 km de distance de Soyouz 2, lancé la veille. Dès sa mise en orbite, Beregovoï souffre du mal de l’espace et il n’a pas le temps de s’adapter à l’apesanteur, car l’amarrage doit avoir lieu rapidement.

Le rendez-vous est automatique jusqu’à 200 m de la cible. Beregovoï prend alors les commandes manuelles et s’approche à 35 m de Soyouz 2. Il aperçoit ses feux de position, mais il a du mal à distinguer ceux du haut et ceux du bas, car le vaisseau inhabité se trouve dans l’ombre. Il préfère suspendre momentanément la rencontre, en attendant que la cabine soit éclairée par le soleil. Pendant cette pause, son vaisseau va dériver et il doit consommer beaucoup de carburant pour se remettre dans l’axe du Soyouz 2, lorsqu’il apparaît dans la lumière. 

Mais le vaisseau automatique s’écarte, estimant incorrect l’alignement des deux cabines. Beregovoï recommence alors l’opération qu’il interrompt malheureusement, car il doit garder 10 kg de propergol pour l’orientation du Soyouz, avant la désatellisation. Beregovoï a réalisé le premier rendez-vous habité soviétique avec un autre engin, mais l’amarrage est un échec. Il va heureusement constater que les améliorations apportées au vaisseau, sont satisfaisantes. Il effectue ensuite des expériences scientifiques et des observations de la Terre ainsi que des étoiles.

 Il rentre sur Terre deux jours après Soyouz 2. Après s’être posé, un vent très violent s’engouffre dans le parachute qui commence à traîner Soyouz 3 sur le sol enneigé, mais Beregovoï va vite arrêter la glissade en actionnant une commande qui sectionne le cordage de la voilure. Il évacue sa capsule surchauffée pour affronter au-dehors une température de - 12 ° C. " Je passe de l’été à l’hiver " remarque-t-il, en rajoutant plus tard : " En sortant de la cabine, j’ai éprouvé un léger enivrement, comme si je me trouvais sur un bateau balancé par des vagues ".

Son vol spatial enfin réalisé, Beregovoï se retire du Corps des Cosmonautes en avril 1969 pour s’occuper de leur formation, comme prévu lors de son recrutement. Les cours de psychologie qu'il va suivre, vont l'aider dans cette tâche et dans la politique. Il devient, en effet, Député au Soviet Suprême en 1970 et le reste pendant huit ans. En 1972, il est nommé Directeur du Centre d’entraînement de la Cité des Etoiles. A ce titre, il accueille, en septembre 1980, Jean-Loup Chrétien et Patrick Baudry, venus s'entraîner pour le premier vol d'un Français dans l'Espace, en juin 1982. 
En 1987, Beregovoï quitte le programme spatial pour rentrer au Service Information de l’Académie des sciences. Le 30 juin 1995, Beregovoï décède à l’âge de 74 ans, d’un arrêt cardiaque lors d’une intervention chirurgicale.

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